12.11.2007
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27.02.2007
Et si on s'aimait
La Colo
Bien entendu, toute ressemblance avec des personnes vivantes ou ayant vécu est parfaitement fortuite, cependant si quelqu'un souhaite s'y reconnaître, c'est avec plaisir que l'auteur l'accepte en son imagination.
Chapitre premier
Dans l'enfer qui est là, devant moi, il y a Abdel, mon copain Abdel.
Je le reconnais bien, il est là, qui hurle, derrière le rideau de flammes.
C'est l'horreur, toute l'horreur. Des corps se calcinent, des mannequins s'embrasent, des guirlandes préparées pour Noël dégringolent, enflammées, du plafond. Le feu accroche tout, les flammes lèchent corps et objets. Des lumières, des crépitements, des explosions. Vision insoutenable d'une apocalypse démente. La chaleur est devenue telle, derrière la vitrine, que celle-ci explose. Alors, plus que la vision de l'enfer, il y a les cris qui heurtent les oreilles des piétons dans la rue. Cris de douleurs, hurlements d'horreur, sanglots, gueulements, gémissements, lamentations, vociférations, Larousse ou quelqu'autre organisé, dirait du fond de son bureau : cri, du latin quiritare, appeler au secours. Au secours, à l'aide, à moi, je brûle, faites quelque chose; là, deux enfants crient tant et tant qu'aucun son ne s'émet plus, ils n'ont plus de mains, l'un d'eux saigne à la tête, des gens voudraient les atteindre mais les flammes redoublent d'intensité.
Et tout à coup, une nouvelle explosion, quelque part dans cet antre vu1canique. La foule recule sur !e trottoir, des objets enflammés sont projetés dans tous les sens On peut voir une femme qui se traîne, sa jambe gauche est restée près du comptoir sur lequel quelques robots ménagers sont curieusement restés intacts, immobiles. Un morceau de visage en lambeaux, sanguinolente chair, recouvre quelques bijoux de fantaisie.
Il y a Abdel, les deux bras tendus vers l'extérieur.
Je crois qu'il me voit. Je n'en suis pas sûr, maintenant. La chaleur est très forte et l'air chaud qui monte brouille la vision, Abdel a les yeux emplis du sang qui coule d'une blessure qu'il doit avoir au crâne.
Ce ne sont peut-être que des éclaboussures, il n'a peut-être rien. Bon Dieu, faites qu'il n'ait rien ! Du sang ! Il y en a partout.
C'est franchement insupportable, Abdel qui crie, Là, à quelques mètres de moi. Des enfants hurlent, des femmes se bousculent, tombent dans les détritus qui se consument, les gens se déchirent, se piétinent, cherchent un coin de purgatoire à cet enfer.
Parce qu'il n'y a pas moyen de sortir. Entre la rue et les coins du magasin encore intacts, il y a cinq, dix, quinze mètres de flammes, de feu, de crématoire.
Alors, oui, je vois Abdel qui me voit. C'est sûr qu'il me voit ! Il semble crier, je n'entends rien d'autre que tous ces bruits qui résonnent. Mais, c'est moi qu'il appelle, au-delà de ce rideau de flammes. C'est vers moi qu'il tend les bras.
Alors je me suis précipité. J'ai foncé; tête baissée malgré les gens qui ont voulu me retenir.
Mais qu'elle se retire, cette conne, qu'elle me laisse donc passer. Bon sang, c’est pas rigolo !
Je ne me souviens pas bien, Qu'est-ce que je fais là ? Tout est noir ! C'est la nuit ? Je suis dans le noir. Que se passe-t-il ? J'entends des bruits autour de moi.
C'est diffus, c'est confus, c'est sourd, il y a ce sifflement
Les oreilles. J'ai mal à la tête. C'est rigolo. C'est comme si je m'imaginais poisson dans son aquarium.
Il est là, à vous regarder, les yeux ronds, la bouche à bulles, les ouïes qui palpitent... et il écoute. Il entend quoi ?
Et puis c'est très clair. C'est rigolo. C'est le son de la télévision qu'on vient d'allumer. Non. Ils sont autour de moi.
Ils doivent être trois, quatre, peut-être cinq autour de moi.
Pourquoi ne vois-je rien ? Si c'est la nuit, ils feraient bien de mettre des lampes, d'allumer des néons. C'est rigolo. Moi, j'aime bien les néons qui scintillent, c'est comme Noël toujours.
Est-ce que je me suis fait avoir par les Viets ?
Ils me soigneront, ils sont bien obligés, ils veulent me faire parler. Mais je ne parlerai pas. Je ne dirai rien. Je n'ai jamais rien dit. Avec Abdel, on a fait les quatre cents coups, à la rue, à la campagne et à la guerre. Abdel et moi, on a toujours fait la guerre. Ensemble et parfois l'un contre l'autre, même que des fois, on a triché pour être ensemble. A cause des grands, à cause des petits, à cause des filles aussi. Salopes de gonzesses.
C'est rigolo. C'est la guerre. C'est chouette la guerre. J'ai toujours été dans le camp des vainqueurs, parfois en changeant de camp, tout simplement, au bon moment.
Pour sauver la France, j'ai miné tout le chemin qui va à l'Oued El Kadhar. Quand ils arriveront, soi-disant pour le marché, ces pourris bicots ! Ils vont en prendre plein la gueule. Mais Abdel, c'est un malin ! Et, avec leurs camions chargés de salades et de tomates ou de ce qui en tient lieu - j'ai jamais pu savoir comment ça s'appelait et voilà des ans et des ans que je traficote l'Afrique - avec des fusils en dessous, comme dit le lieutenant, des cageots à poules, des bouts de saucisson, du maïs, du millet, de la farine, des pots et des machins de quincaillerie, avec tout ça, ils sont passés par l'autre route. Le lieutenant n'a pas été heureux. Il n'a pas pu annoncer au P.C. que la mission était pleinement réussie. On lui a même dit que des produits stratégiques transitaient par ce bout de bled perdu de Tchad, enfin, il n'y a pas de douaniers ici, pas de panneaux indicateurs, dans cette caillasse.
On a tellement marché, on ne sait plus tout à fait dans quel sens, que du plateau de Basso, on pourrait être tout aussi bien en Libye, au Soudan, sur la lune. C'est bien possible.
Il n'est pas supercontent parce qu'il devait partir en perm, le lieutenant, qui espère – enfin ! être capitaine, et peut-être avoir du galon en France. C'est vrai qu'il a l'air d'en avoir marre.
C'est bien possible. C'est rigolo. Moi je l'ai laissé dire.
Je sais bien que c'est Abdel qui a guidé les bouniouls du village voisin et qu'il s'en fout complètement de Kadhafi. Abdel, c'est mon pote. Même que je sais bien qu'il est en train de baiser et que dans une heure, il partira vers l'Est. Il a tout prévu, et je le sais. C'est rigolo, je le connais bien Abdel. Abdel, c'est mon pote.
Cette fois-ci, comme d'habitude, il ne laissera que deux valises. Des beaux trucs en pur porc. C'est rigolo. On n'osera pas dire que c'est à un musulman. Pour eux, les cochons, c'est caca.
Et quand les valises exploseront, tous les villageois courront dans tous les sens, s'égailleront à gauche et à droite. Et le boucan que ça va faire, fera dire à mon lieutenant :
— Merde ! Les Viets !
Pour lui, tout ce qui bouge, c'est des Viets et tout ce qui braille c'est des lardus. Il n'a pas changé un poil de son vocabulaire depuis que je monte en opérations avec lui. Lui et moi, on se connaît bien.
Qui croit.
Alors, tous ensemble, au pas de course, avec nos mitraillettes et nos grenades pour la France et l'Occident, pour Dieu qui est bon et omniprésent, nous attaquerons ce village de maudits mécréants récalcitrants gauchistes de merde, trop foncés pour être honnêtes.
On s'est amusé comme des fous.
C'était un hameau qui devait compter une dizaine de familles, juste à l'entrée de la piste qui allait vers la ville où se tenait le marché. En étudiant le territoire, j'ai tout de suite compris que ceux d'en face essayeraient de piéger tout le monde pour échapper à notre puissance de feu. Leur astuce serait de faire croire qu'ils sont à un endroit, alors qu'ils seraient ailleurs et surtout de faire croire à mon lieutenant que c'est lui qui avait l'initiative. Moi, j'ai tout de suite, au terrain, reconnu la patte d'Abdel. C'est pas difficile, c'est le lieutenant, lui et moi qui avons mis ce piège en route la première fois. Mais maintenant, le lieutenant, il est devenu con.
Les occidentaux sont vachement cons, les francaouis encore plus cons que les autres. A la radio, on a .entendu que ça boumait au Liban et en Iran. Il paraît que le matou a été chassé par des curetons. Il paraît que des Amerloques ont été pris en otages par les fous de Dieu. Tiens, ça m'irait bien ça. Moi, j'aurais plutôt choisi « le superdupont de l'occident ». C'est rigolo.
Nous étions tout autour de la position 115. On avait estimé le bourg à quatre-vingts ou cent personnes. Ils ne se doutaient de rien, bien sûr. D'un côté les Arabes ne leur ont rien dit, de l'autre, nous avons progressé silencieusement dans une nature hostile mais que tous connaissions maintenant.
Qu'est-ce qu'on attend ?
- Le petit jour, a dit le lieutenant.
- Et ensuite ?
- On tire dans le tas. Pas avec les mortiers car il y a des enfants dans le village. Ceux qui se planqueront seront sauvés.
- C'est des cons, que j'y ai dit, au lieutenant, et je pensais qu'il était un peu con aussi de n'avoir pas compris la manœuvre. C'est rigolo.
Quand le soleil a pointé un bout de rayon derrière la colline, le lieutenant a fait comme il avait appris : il a tiré une fusée en l'air.
Je me suis carapaté jusqu'à la première case, manque de pot, elle était vide. C'est rigolo. J'ai tourné le coin de la rue – si on voit ce que je veux dire, parce qu'ils ont même pas de rues, vraiment, et je suis tombé sur toute une bande de Viets qui piaillaient. J'ai ajusté le plus braillard de tous et je lui ai coupé la tête d'une rafale. C'est rigolo.
Manque de pot pour son cousin ou son frère, son corréligionnaire en tous cas, qui était dans la même ligne de tir et qui a pris deux, trois balles dans le bide. C'est rigolo. Il a couru en tenant son ventre et ses tripes ont quand même foutu le camp.
Attention ! C'est rigolo mais ça fait du dégât tout de même hein ? Faut pas croire.
Daniel, qui a des idées spéciales, visait les jambes. Il en loupait neuf sur dix. Moi, je vise les tripes quand j'ai le temps. En visant bien je fais un bon score, de huit des fois. C'est vachement rigolo de les voir courir. Quand ils ne sont pas morts, après y nous font chier. Les brancardiers doivent s'occuper des blessés et des enfants.
J'ai vu deux silhouettes qui galopaient encore.
J'ai rattrapé la gamine et sa mère qui fuyaient vers les fourrés voisins et j'ai commencé à leur flanquer une de ces dérouillées ! Terrible. Rigolo. Je cognais avec la crosse de la mitraillette et puis avec les pieds sur la vieille femme écroulée. A un moment, elle a voulu dire vraiment quelque chose puisqu'elle s'est arrêtée de gueuler. Ma chaussure l'a atteinte dans le râtelier et avec le guidon de visée, j'ai joué dentiste définitif. A gauche, à droite, partout les dents ont volé en éclats; elle pissait du sang. Avec mon couteau commando, je lui ai ouvert le ventre. Elle n'aura plus jamais de mauvais conseils à donner à sa fille. Salope de gonzesse. Toutes les mêmes.
Tiens, la fille, là, une noiraude hurlante et puante. Elle n'avait pas l'air de se rendre compte que je délivrais son pays de la barbarie des enfoirés de Goukouni. Pour lui montrer que tout de même, un Français, c'est gentleman, je lui ai expliqué que toutes les affaires que je ramassais, c'était pas pour la voler, elle et ses vieux, ben non, c'était pour donner au lieutenant qui en retirerait des éléments stratégiques pour le contre-espionnage.
Mais elle n'arrête pas de gueuler.
Mais tais-toi.
- Est-ce que tu vas te taire, salope de gonzesse! Tu veux me faire repérer, hein!
Alors, je lui ai flanqué une pêche en pleine poire. C'est rigolo.
Elle est tombée à la renverse et sa robe s'est ribouldinguée par dessus elle. C'était rigolo.
Tableau ! Deux jambes qui gigotent dans un fouillis de tissus, deux jambes de fille, aucun doute là-dessus ! parce qu'au bout des jambes, pas du côté des pieds, de l'autre, une mappemonde : la lune fendue, un sexe comme seules les musulmanes osent en avoir un. Un sexe nu, sans poils, seulement un abricot fendu.
Le lieutenant s'est ramené, avec sa grande gueule, juste au moment où c'était le meilleur. Pas content du tout. Moi non plus ! Et il aurait dû savoir que quand je ne suis pas content, je deviens, c'est rigolo, mauvais !
- Salope de gonzesse, arrête de remuer.
J'aurais dû reprendre mon couteau, en quittant l'oued. Bah !
Personne ne pensera à moi.
C'est la femme du lieutenant qui va être saisie en apprenant que son mari est décédé en violentant une arabe mulâtresse ! Prout ma chère ! dira-t-elle peut-être à ses amies, j'aurais préféré qu'il devienne zoophile!
L'armée arrangera ça. Si les journaleux ne viennent pas fourrer leur nez dans l'affaire, on dira : « Lieutenant Cornet Antoine, disparu en opération commandée au Tchad, pour la France. » Et ils auront une médaille et une pension. Tiens, je me rappelle plus s'il avait des moutards.
La France est toujours reconnaissante.
Quand je suis arrivé à Dar Al Bekhir, c'est Abdel qui m'a accueilli.
- Je savais que tu viendrais, m'a-t-il dit.
- Tu sais, continua-t-il, il y a un bout de temps qu'on vous observe. Ils ne comprennent pas vite qu'ils ont été les plus forts. Ils en ont été tellement fiers qu'ils ont ouvert des écoles où les chefs de par ici ont tout appris et tout perfectionné. Les francaouis, maintenant, avec leurs copains américains, on va les barbouiller. On va foutre la merde partout. Quand ce sera le chaos total, alors on jouera les magnanimes, on rachètera leurs usines de fusils et d'avions, leurs banques et leurs politicards. On va démarrer un chantage à l'horreur. Tu sais, les Roumis, ils croient encore qu'ils ont quelque chose à dire dans le monde. Ils ne savent pas encore qu'Allah a décidé que maintenant le temps était venu.
Ils ramperont tous à nos pieds et nous baiserons leurs femmes, pendant que les mêmes connards - il y en a partout - de chez nous crieront : « Je veux mourir pour Dieu» - Allah akhbârî. Grand bien leur fasse, pendant qu'ils meurent et mobilisent toutes les attentions, culbutons ceux qui en occident sont encore en travers de notre route. Nous allons les plier, les briser, les rompre par leurs propres idées. Leur Dieu demandera pardon au nôtre !
Et il m'a donné une chaleureuse accolade. C'est bon de retrouver un copain, un vrai pote.
Je ne parlerai pas. Je ne dirai rien. Ils ne sauront pas qu'Abdel était dans le magasin où les bombes ont explosé.
Cela a été très vite. Tout a cramé d'un seul coup. On devrait interdire à ces sociétés mercantiles de vendre dans des endroits si peu sûrs, si mal exposés, où tout s'enflamme pour un rien.
Moi, j'étais sur le trottoir, quand à travers la vitrine, j'ai vu Abdel... mais déjà il y avait un océan de feu entre la rue et lui.
La chaleur a fait éclater le verre. Plusieurs personnes étaient encore vivantes. Abdel était là, les mains tendues, il me voyait, je le voyais.
Alors, je me suis précipité, j'ai foncé tête en avant malgré des gens qui voulaient me retenir.
Les pompiers venaient d'arriver. On installait des batteries de lances. Les pimpons accouraient avec leurs brancards.
Mais qu'elle se retire, cette conne, qu'elle me laisse passer bon Dieu ! Salope de gonzesse !
Chapitre deuxième
PERSONNE
Nous voici tous les cinq réunis, encore une fois.
Encore une fois, parce que, c'est le quatrième attentat à la bombe en dix jours. Si la police est sur les dents, nous, aux services spéciaux de la Présidence, on ne dort plus, on ne mange plus, on enquête, en enquête, on enquête, et ça n'avance à rien.
Il y a le commissaire Wilson. C'est un nom à la Sherlock Holmes mais il est bien de chez nous, ce Wilson. Il connaît le coin comme sa poche. C'est un citadin pur-sang (on devrait plutôt dire: pur oxyde de carbone!) qui n'aime que le béton, les pavés de sa ville, les automobiles bruyantes, les foules pressées, le métro bondé, la pluie perçante, les musiques échappées d'un café-bar-tabac. Je crois qu'il n'a pas quitté la ville depuis vingt ans. Il parvient à y prendre ses vacances, découvrant alors des coins enchanteurs, des restaurants italiens, grecs, chinois, mauritaniens, des musées surprenants, des expositions d'avant-garde, des salons rétro... Il vous expliquerait mieux qu'un guide que la place Royale aujourd'hui place des Vosges est à l'origine du Marais. Il vous dirait qu'Henri IV en avait fait le lieu le plus élégant de Paris... et que si le temps passe, les motivations changent. Cette place s'appelle aujourd'hui « des Vosges» en remerciement à ce département d'avoir été le premier à avoir acquitté ses impôts à la République Française.
Il habite rue Vieille du Temple et c'est à pied — pour s'oxygéner (sic) qu'il se rend à la police judiciaire, chaque matin.
Il connaît parfaitement son difficile métier, les malfrats ne l'aiment pas mais les gens de la ville l'apprécient.
Aujourd'hui, c'est une tout autre partie qui se joue. Il ne semble pas que des gens d'ici aient pu commettre ou aider à commettre tous ces horribles crimes.
Des manifestations au racisme exacerbé, avec tout ce qu'il faut pour exciter les uns et les autres ont lieu dans Paris et dans bien d'autres villes du monde depuis fort longtemps. Les groupes fanatiques et obscurantistes, noyautés par des gauchistes, à la haine viscérale de tout ce qui touche aux États-Unis, qui manipulent les populations venues du Maghreb, c'est nouveau tout de même, et puis, le but réel visible, derrière les vociférations est bien le renversement complet de la démocratie.
Nul ne peut douter que la phase d'investissement lent est terminée et que désormais, la conquête doit passer par la mise en condition psychologique, entre autres par la peur, des populations européennes.
Il y a Bracq, un petit inspecteur fouinard, je ne l'aime guère et nous nous fréquentons peu, bien que je sois chargé principalement des relations de mon service avec les gens de la Préfecture, de la Criminelle et des autres polices bien connues.
Wilson apprécie Bracq et dit que, puisqu'il a sous la main un bon élément que les planques les plus invraisemblables et les missions les moins intéressantes ne rebutent pas, il ne s'agit pas de le dégoûter du métier.
Bracq joue avec les techniques nouvelles comme s'il les avait inventées. Il se sert merveilleusement du téléphone, du télex, du copyfax, du minitel, des computeurs les plus élaborés. Il farfouille et débarbouille les fichiers en moins de deux et en extrait le qui que quoi dont où et combien de fois mon enfant qui permettra de poser la bonne question au suspect ou de trouver la cachette dudit.
C'est ainsi qu'il a permis, il y a quelques semaines, l'arrestation à Nancy de ce Mohamed Ben Bey qui, tout de go, et dans l'impossibilité de dire autre chose, a avoué qu'il habitait, au vu et au su de chacun, un très bel appartement, au centre de la ville, roulait dans une magnifique Mercedes 280 à injection directe, cela va sans dire, qu'il avait une très jolie maîtresse, laquelle préférant l'arbi au chômage et la soie au coton ne s'est posée aucune question embarrassante.
Le sieur Mohamed, sans rapport avec l'huile, en était tout de même une puisqu'il dirigeait honorablement une société inscrite à la Sécurité Sociale et appointait des travailleurs — que l'on a arrêtés illico, dont le travail principal se résume: incitation à la grève d'ouvriers chez Sidélor avec de préférence occupation de locaux, barrages sur les routes et sabotage de lignes de chemin de fer; racket dans les bars de la ville dans un but avoué de protection, et visible de récolte de fonds; planification de hold-up contre des agences bancaires et des grands magasins avec plans, planques et plannings d'évasion hors de France de ceux qui auraient été repérés, et des fonds ramassés; abri pour amis de passage transportant des ordres ou des armes ou les deux vers la Belgique, pour les extrémistes de gauche, vers le Royaume-Uni, pour le désunir grâce à l'IRA (sigle de l'irradiation rarement atteinte, mais provisoire), vers les soleils et les oranges d'Espagne.
Il y a le Docteur Lejuste. C'est le légiste. Un nom qui lui va comme un gant. C'est un grand fort homme, bâti tout d'une pièce. Il est barbichu pour cacher une vilaine cicatrice, souvenir d'étudiant turbulent. La première fois que je l'ai rencontré, je l'ai pris pour un catcheur et son langage ressemble à son plumage, vulgaire, de bas étage, trivial, vilain, grossier avec aisance et cela rend encore plus incompréhensible son mariage avec Germaine de Lannoy de grande famille qui, chose rare, a du bien.
Germaine a la quarantaine joyeuse. Elle flirte aisément et l'on dit d'elle, dans les salons où l'on cause, qu'elle allume volontiers mais n'éteint pas. Je crois personnellement que les prétendants ont beaucoup trop peur de Marcel, son énorme mari. Ai-je dit qu'il devait mesurer près de deux mètres et peser les cent vingt kilos. Un emmerdeur, mais un emmerdeur de génie. Avec son scalpel, il désosse mieux qu'un boucher et trouve dans les cadavres qu'on lui confie, des trésors. Un rapport de Lejuste vous raconte tout sur le mort. Pas seulement qu'il était grand ou petit, d'un sexe ou d'un autre, mais aussi la chute à vélo faite il y a treize ans, la brûlure de cigarette du printemps dernier, la prise d'un médicament qu'on ne vend qu'en Suède, les cheveux qui n'ont pu être teints que par Salvio, coiffeur à Séville, que la main a touché tel produit et que le gaillard mange trop de pistaches à l'apéritif qu'il boit trop d'ailleurs. Et pas seulement les morts. Lejuste est aussi dans une équipe de ces gens bizarres qui n'ont pas l'air d'avoir compris que la nature nous avait doté d'un système amusant pour nous reproduire et qui s'échinent donc à faire des machins en éprouvettes, en ventre des autres et autres in vitro d'art sans doute.
Il est aussi un chimiste de première, un biologiste parfait, un buveur à capacité illimitée et un futur ministre si nous avons à nouveau des gouvernements musclés.
Il y a le lieutenant Mercier.
Nous travaillons ensemble depuis une demi année. C'est un très bon élément et son physique nous sert pas mal dans les enquêtes actuelles.
Il y a moi capitaine Charles Vigor, marin, commando, criminologue, ceinture noire et peintre expressionniste. Si cela vous fait rire comme celle à qui je pense, je vous flanque la fessée, comme j'ai osé la lui donner lors de sa première visite en mon atelier.
Cinq têtes pensantes, qui ne pensent pas tout à fait comme ceux qui écrivent les journaux, comme ceux qui font l'information dans les médias populaires. Nos chefs, et en particulier le colonel Henri - qui ne sera jamais général, puisqu'il dit toujours ce qu'il pense à ceux qui ont le pouvoir de signer le papier, le colonel Henri, donc, nous a demandé de voir, non plus les agités de Beyrouth, les fous de l'ayatollah Attila, les surprenants de Sahib Rébi, les démentiels de Yallid Juglatt, les inévitables hollocaustmen qui n'en peuvent mais ne peuvent que dire « Mort à Israël» (Sauraient-ils qu'Israël signifie Dieu - et que feraient-ils donc, sans Dieu, eux qui ont peur de tout, et du tonnerre, et du noir, et de la femme du voisin qui raconte, et de leur mère qui les connaît), mais les habitants du pays France.
Et si, disait-il l'autre soir au Cercle militaire, et si disait-il, c'était tout simplement, on n'ose pas dire : bêtement, des Français ?
- Vous n'y pensez pas, mon Colonel.
- Je ne fais que cela, mon cher Charles, je sais pourquoi vous avez démissionné. Je sais aussi pourquoi vous êtes revenu. Alors, n'oubliez pas que quelques-uns de nos anciens, dont votre père, ne sont un jour pas revenus, il y a quarante ans. N'oubliez pas que ce sont des gens qui habitaient en France qui les ont envoyés au Cherche Midi, à Flossenburg, à la mort. Regardez donc ces cloportes trembler parce qu'on nous a ramené cette épave de Barbie.
- Des Français qui posent des bombes qui tuent des Français, mon Colonel? Non, ce n'est pas possible.
- Je n'ai pas dit qu'ils les posaient eux-mêmes. Je pense seulement que le Français peut être très généreux et très naïf et qu'au nom de quelque idée de liberté, de grandeur, il peut aussi favoriser des actions sournoises qu'il ne perçoit pas. Les sous-marins ne sont pas que dans les mers. Vous, Charles, qui voyez beaucoup ces messieurs de la police, maintenant, comme eux, comme les plus classiques d'entre eux, posez-vous donc la question la plus simple en affaire de police: « A qui profite le crime?»
Sous les banderoles frappées ici du signe d'Allah, ailleurs des mots pacifistes, des idées écologistes, et même simplement sur les calicots revendicateurs des ouvriers de telle ou telle organisation dite professionnelle, mais sans conteste politique, il y a ombres portées, celles de Kadhafi et celle de l'ayatollah sanglant de Téhéran. Charles ? Et si ces ombres ne faisaient que cacher le maître. Et si notre Président en allant chercher des gens à la place Fabien avait ouvert un sas ?
Il y a, dans cette chambre, un sixième personnage. Un blessé, mal en point, piètre élément de départ d'une recherche difficile. Mais, cette fois, plus que toute autre, nous ne sommes vraiment pas gâtés.
Il y a donc « lui ». Lui, c'est un homme de trente à quarante ans, assez grand, musclé et certainement pratiquant régulier de sports, le visage très abîmé est recouvert de pansements et de bandages, il n'y a que les yeux qui soient visibles, ouverts... mais le Docteur Lejuste dit qu'il ne voit rien. Les yeux sont ouverts, il n'y a pas de regard - seulement les yeux ouverts. Bien charpenté, le corps a été malmené par le feu, les écroulements de plafonds, de colonnes, de gravats et pourtant seule l'épaule gauche est blessée, quelques coupures aussi et les mains abîmées.
Une cicatrice ancienne au-dessus de l'omoplate tend à faire croire qu'il a été militaire et blessé. C'est une cicatrice de balle d'assez gros calibre et les soins donnés n'ont pas été jusqu'à la chirurgie esthétique.
Une trace de cicatrice plus ancienne à la cuisse gauche, couteau, accident avec une tôle coupante ? La radiographie ne montre aucune ancienne fracture, mais celles qu'il vient de se payer laisseront, à ses mains, des séquelles irrémédiables. Elles ont été fracassées par un morceau de béton.
Pas moyen de vérifier les empreintes, pas moyen de voir dans les fichiers de la police si son visage est connu. Il est seulement «LUI».
Lui, Monsieur Personne, allongé dans cette chambre d'hôpital.
Pourquoi est-il ici ?
Les témoignages collectés par les inspecteurs de Wilson concordent tous:
« Lui » était sur le trottoir lorsque les deux premières bombes ont explosé dans le magasin. Il semble qu'il ait reconnu quelqu'un à l'intérieur, parmi les clients affolés, apeurés, choqués, blessés qui se trouvaient près de la sortie du côté sud. Il n'y a pas d'autres certitudes que de savoir qu'à ce moment-là, il s'est avancé soudain vers les flammes, a bousculé une dame qui a voulu le retenir, lui dire que c'était déjà trop tard, et à qui il a tout simplement dit : « Histoire de gonzesses» ou quelque chose de similaire...
Cette enquête-là ne démarre pas mieux que les précédentes. S'il voulait sortir du coma où il est plongé depuis avant-hier ! Peut-être qu'il pourrait nous dire qui il a cru reconnaître dans la foule affolée, au rez-de-chaussée du magasin, après la première explosion. Pourquoi s'est-il précipité dans les flammes ?
Et c'est à ce moment-là qu'une explosion d'une violence rare a secoué le quartier entier : deux bombes éclatant simultanément.
L'onde de choc l'a touché de plein fouet et c'est miracle qu'il n'ait quasi rien. Quand les fractures de ses mains seront réduites et que les chirurgiens l'auront raccommodé, il gardera bien des difficultés à tendre les doigts ou à saisir des objets mais c'est banal à côté de ceux qui ont été déchiquetés. Au visage, après cicatrisation des brûlures, là, heureusement pour lui, il ne gardera rien de grave. Il est là, dans le coma, miraculé, ayant été protégé par une partie de comptoir.
Peut-être venait-il chercher sa femme, après tout ? Mais le lieutenant Mercier dit que son attitude tendrait à démontrer que quelqu'un se trouvait dans le magasin et que le présent quidam, dans le coma, n'a réagi qu'en le voyant.
Et puis, le lieutenant Mercier a d'autres arguments pour nous convaincre que « lui» n'était pas un passant comme les autres.
Après chaque attentat, les blessés reçoivent des visites à l'hôpital, qui d'un parent, qui d'un ami, d'un voisin. Il y a toujours dans les chambres des gens que les policiers doivent chasser pour pouvoir commencer leurs interrogatoires. Lui, personne n'est encore venu le voir. Et s'il est vraisemblable que l'on garde ses papiers et documents dans la voiture, par exemple, et que l'on puisse en être momentanément démuni, il est anormal que toutes les étiquettes, marques et signes de chacun des vêtements de « lui» aient été soigneusement enlevés.
Car là est le vrai mystère : Elle est parfaitement anonyme, la sixième personne de cette chambre.
C'est un vivant, mais c'est comme un mort.
Un mort. Le mort. Personne.
J'ai fait l'Algérie en un temps où il était héroïque de combattre Arabes et autres Berbères. J'ai couru le Monde et travaillé à des missions quelquefois pénibles, dans des pays en guerre - cette guerre des hommes blancs, qui n'en finit pas et qu'ils transportent partout. Je suis allé là où l'horreur est le quotidien et dans les pays de soleil où je suis allé, j'ai plus souvent vu des camps de concentration que des clubs de vacances. Mais ici, c'est tout à fait l'ignominie la plus infâme. Trois bombes explosant successivement dans un grand magasin populaire, à l'heure où il y a le plus de monde, surtout des femmes et des enfants, dans un pays qui ne fait la guerre à quiconque.
Un gouvernement solide viendra-t-il en France, et pourquoi pas en Europe ? Pourrait-on espérer voir disparaître les politiciens, ne se préoccupant que de voix d'électeurs et d'argent des contribuables, qui par leurs basses complaisances provoquent les situations les plus désastreuses.
Un jour, l'homme de la rue comprendra que seuls, sont dans le vent de l'Histoire, les hommes qui jamais ne se sont préoccupés de plaire, de flatter, de caresser.
Le terrorisme, ce mal affreux, hideux, cette gangrène du siècle prend sa source dans l'intolérance, dans la non-reconnaissance de la vie même de l'autre, dans le fanatisme horrible, mensonger et qui pour certaines causes soi-disant nationalistes et patriotiques n'est plus aujourd'hui qu'essai de justification d'existence en soi - perinde ac cadaver.
La guerre sainte, celle d'Attila et celle de Godefroy de Bouillon, celle de Soliman et celle de Pizzare, la guerre sainte comme l'hydre, renaît sans cesse. Il faudrait arrêter de sanctifier la guerre, de bénir les troupes partant en campagne.
Aucune honte, aucune pitié ne limite ou ne retient le terroriste. Cessons donc d'écouter de vagues pleurnichards nous parler d'idéaux. Les crimes du terrorisme sont des crimes de guerre et s'il est vrai qu'on peut reprocher aux tribunaux militaires de ne juger que les vaincus, ils ont au moins le mérite d'avoir existé. Sans Nuremberg, sans le procès d'Eichmann hier, sans le procès Barbie, demain, il ne faudrait plus que s'agglutiner dans des grottes et attendre la fin du monde. Une guerre est en cours. Au nom de quelle morale certains veulent-ils absoudre ceux qui pillent, violent, tuent. J'ai quitté l'armée, chassé par la politique, je suis revenu aujourd'hui au service de mon pays parce qu'on ne peut vivre à genoux. Etre un homme de ce siècle, bientôt XXI" c'est certainement vivre libre, sans concession, sans pour autant recourir aux bassesses et au slogan « la fin justifie les moyens ". Quand les moyens sont le meurtre, il faut assassiner le meurtrier, l'incitateur et tous leurs complices, si le peuple n'est plus en état de juger sereinement dans ses cours d'assises.
Mais alors ainsi quand s'arrêtera-t-il, le jeu sanglant ?
Et si l'on pouvait tirer une ligne, partir à zéro, enfin enseigner l'amour de la vie, l'amour des hommes, dans nos écoles au lieu de l'histoire des révolutions et des théories fumeuses et fumistes.
Avant hier, avec le Lieutenant Mercier, nous avons arrêté Bernard Chevrolet. Un nom de grande et belle voiture sur un corps filasse et une petite tête d'épingle.
Décoloré blond, pour faire Danois ? Vingt-deux ans. Il a étudié je ne sais quoi dans un lycée traditionnel, jusqu'au jour où une amie l'a amené chez Arlette. La vie d'artiste alors ? On côtoie des personnages qui écrivent, qui chantent, qui peignent. Qui cherchent l'inspiration dans la drogue. Les vrais ennuis vont commencer par la petite amie qui veut manger tous les jours, par le papier de milice qui arrive. Objecteur de conscience crie-t-il, puis il tente de se faire réformer lors du passage à l'examen médical. Alors, puisqu'à l'armée, on n'apprend rien, pourquoi y rester. Et il déserte. Il retrouve les anciens copains de lycée et il fonde avec des étudiants le FLE, front de libération des étudiants. Bien qu'il n'y ait rien à libérer ! car qui diable pourrait être enfermé dans les lycées de France ? le groupe naît, vit.
Déserteur, c'est un jeune homme que la police recherche. A la manifestation contre je ne sais qui, pour je ne sais quoi, les caméras vidéo l'ont saisi, il déposait un cocktail Molotov sous une voiture qui bien entendu a explosé.
On ne peut prouver avec des certitudes telles qu'en demande le pouvoir judiciaire, qu'il ait fait autre chose. Simplement, Mercier et moi savons qu'il sait où se cache Arlette.
Et les bombes succèdent aux bombes. Et les revendications aux revendications.
Où frapperont-ils demain ?
Qui sont-ils ? Que veulent-ils ?
Toutes les polices sont sur les nerfs. Tout le monde est sur le pont. Mais comment pourchasse-t-on des fantômes ?
On ne trouve rien, pas la moindre trace. De temps en temps, un Chevrolet vide de sens
Pas de mobile, pas de trace en habituel milieu criminel, pas d'action sérieusement revendiquée. Rien.
Bien sûr, comme à chaque fois, la préfecture de police est inondée d'appels de simples d'esprit, de fous, de mégalomanes, de psychopathes en tout genre, de détraqués et de groupuscules politiques qui se rappellent ainsi à l'opinion en criant à l'exploit. Pistes inutiles, vents fous pour reporters en mal de copies, rien de crédible, rien de sérieux.
Qui peut-il bien être ?
Ce soir, je vais laisser Wilson s'en occuper, avec les autres. Moi, ce soir, je décroche. Je suis complètement à plat, incapable de réfléchir encore. Je suis furieux contre un sentiment, un préjugé, une idée fixe :
- Moi, ce gars-là, dis-je, je le connais, j'en suis sûr, je le connais. Et je suis sûr qu'il pourrait nous dire qui pose les bombes. Lejuste, mon vieux, faites-nous une sacrée fleur, gardez-le en vie, ramenez-le à la lumière.
Un enquêteur qui a une idée fixe ne vaut plus rien. Je ne vaux plus rien. Et je ne vais pas rentrer chez moi.
Je suis célibataire. Célibataire et ennuyé. Depuis bien des années, j'ai deux amies chez qui je me réfugie régulièrement, entre deux missions, entre deux enquêtes, entre deux opérations, entre deux vies : Jenny et Domi. Jusqu'il y a peu, j'étais assez heureux comme ça, avec mes deux maîtresses disponibles. Et je le serais toujours s'il n'y avait pas eu cette mission avec le lieutenant Mercier, il y a quelques mois.
Ah ! Catherine ! Mais ce soir il n'est pas possible que Catherine vienne.
Dommage ! Elle est très belle Catherine et je l'aime mais elle ne le sait pas encore.
Jenny a été le repos bien mérité du guerrier, Domi une savoureuse coupe de fruits exotiques inondée de crème au chocolat.
Avant Domi qui vient de loin, pendant Domi et Jenny, il y a eu les petites que l'on pelote au coin d'un bar, les grisettes qui vous réconcilient un soir avec vous-même, les nuisettes qui s'envolent quand le mari est en brain-storming, la dame du grandmonde, une telautre et une demi-mondaine. J'ai aimé Marie quand ce fut Brazzaville, et une petite Thaï, jaune comme un citron bien mûr, lisse comme un ciré de marin.
J'oublie toutes celles qui un jour venues, sont reparties. Ma vie commence avec Catherine.
Elle n'est pas d'hier, de celles qu'on met en cage pour les adorer.
Elle n'est pas d'aujourd'hui, de celles qui croient qu'être homme est une qualité qu'il faut avoir.
Elle est Catherine. De mon pays, de ma race, de mes idées, de mon amour.
Catherine.
Je t'aime.
Catherine qui a fait le tour de l'atelier avec des mines de chat dégoûté. Catherine que j'ai désirée avec une tendresse surprenante. Catherine dont j'ai embrassé la bouche et écarté les cuisses. Catherine que l'homme ne peut imaginer, aiguë d'esprit et ronde de hanches, et de seins. Catherine aux cuisses musclées et au ventre tranché.
J'ai pensé Catherine et puis j'ai pensé que j'avais rencontré une Catherine, rue Michelet, du temps des bombes, à Alger.
Mais alors, il a tort, le colonel Henri. Il a tort, je suis content. Oui les attentats sont signés. .oui, il n'y a pas de doute. Il n'y a aucun doute.
Ce sont les Arabes. Depuis 1956, nous devrions le savoir. Nous devons le savoir. Ce n'est pas raciste de dire :
« Ils ne vous regardent jamais en face et vous poignardent toujours dans le dos. »
Alors, j'ai salué tout le monde assez rapidement et je suis descendu au parking.
C'est en ouvrant la portière de la voiture que j'y ai pensé.
Mais, ce type, lui, là au-dessus, dans sa chambre, c'est en ambulance qu'il est arrivé ici. Et avant-hier, au magasin où les bombes ont tué tant de personnes, comment y est-il parvenu ?
S'il est venu en voiture, s'il est venu seul, il y a un fil d'enquête qui n'est peut-être pas rompu. Et si c'était notre chance de flics, pour une fois.
Je suis remonté quatre à quatre, négligeant l'ascenseur qu'il aurait fallu attendre et tout essoufflé, je me suis précipité dans la chambre où il était toujours dans le coma.
Chapitre trois
La révolution
Bracq aussi y avait pensé.
- Vous venez voir s'il n'a pas de clés, n'est-ce pas ?
Hélas, toutes ses poches étaient bien vides, et j'ai demandé aux agents de nous apporter tous les objets qui étaient autour de lui.
Je ne pense pas que nous ayons meilleure chance de trouver quoi que ce soit comme indice, pas plus que lors des attentats précédents.
On vient de me téléphoner du commissariat, l'explosion a été revendiquée par un appel téléphonique de Beyrouth. Pas tout à fait localisable.
- Pas localisable vraiment ! mais, crédible ?
Et pourtant ce chapelet de trois bombes ? Curieux, non ? Nous étions déjà habitués à la paire alors, maintenant trois ?
— On ne peut ni fouiller tout le monde ni suspecter tout le monde.
- Oui, c'est dément, comment arrêter ce carnage ?
- Mon cher Bracq, je crains qu'il n'y ait pas de solution raisonnable.
Depuis des mois, sinon des années, les terroristes font état d'un mental particulier. Je ne crois ni aux nationalistes, ni aux intégristes, je crois fermement en un combat sournois que nous livrent les idéologues d'un parti.
- Vous ne pouvez nier que les revendications viennent, ces derniers temps, d'Arabes et autres pro-islamiques.
- Certes, mais j'y crois sans conviction. Je ne peux souscrire à l'idée qu'une race tout entière est devenue folle, au point de croire que les choses s'arrangeront entre ses différentes factions en semant la terreur en Europe. Ce n'est pas vraiment la mentalité de ces gens-là, et leurs dirigeants savent bien que les diverses guerres qui occupent les états arabes sont téléguidées; que les intérêts sont tout à fait hors de leur région et plus localement, en ce qui concerne la guerre du Golfe Persique, on en est arrivé au point où une paix ne peut être envisagée par un des belligérants, il n'y a plus pour l'un d'eux qu'à gagner. Mais il n'yen a qu'un qui puisse gagner.
Tous ces discours devant la momie qu'était ce garçon couché sur ce lit d'hôpital, ça ne nous menait nulle part.
Tout à l'heure, à la télévision, le Premier Ministre s'adressera à la Nation. Il parlera des frères Boudalah. C'est une bonne piste que Wilson, ses hommes et notre équipe avons découverte. Mais je ne la suis qu'avec l'idée qu'elle n'est pas ce que nous croyons. Je pense, comme le colonel Henri, que les terroristes sont sinon Français, sûrement bien intégrés dans ce pays.
La semaine dernière, en fouinant partout, certains indices m'avaient amené chez une certaine Charlotte Clauzet, amie, disait-on d'Arlette Organon.
Elle était brune, grande, âgée de vingt-deux ans au plus, et avait une légère tendance à l'embonpoint.
- Je suis navrée, dit-elle, d'une voix douce, je ne sais rien de plus que ce que Victor vous a dit l'autre jour.
Victor Delmotte, c'est son mari - du moment. Et elle ne savait pas que je le connaissais assez bien, son Victor. Un drôle d'asticot, celui-là.
J'avais fait sa connaissance lors d'un vernissage, et nous étions allés chez Michel, fréquentation commune. Nous avions passé quelques heures au bord de la piscine, dans laquelle Michel, grand mécène, faisait évoluer de jolies sirènes nues.
Dans le magasin, les enquêteurs de la police scientifique n'ont guère trouvé de quoi alimenter leurs dossiers... mais une anomalie, deux bombes ont explosé quasi l'une à côté de l'autre, cependant qu'une troisième embrasait tout le rayon des parfums Harriet Hubbard.
A l'heure dite, ils sortent du bâtiment les uns derrière les autres, Arlette devant, lui derrière. Autour, tout est calme. Quelques voitures circulent, rapidement, éclairant la nuit d'un coup de phare.
Un petit crachin embrumait le matin assez froid.
Sécurisés, tranquillisés qu'ils étaient, les policiers et tous ceux qui étaient persuadés que plus rien n'allait se passer.
A mort les inconscients, les imbéciles de toutes les religions et de tous les partis. C'est par eux qu'arrivent toutes les catastrophes. Tout peut se combattre, sauf la connerie. Qu'est-ce qu'ils étaient cons, ces Français, alors, ils méritaient bien un feu d'artifice supplémentaire, et ils pourraient regarder encore ce soir à la télé le show des frères Boudalah.
Tout de même, il paraît que le patron les a payés vingt briques pour le risque. Quel risque ? Avec des militaires tantouzes et des citoyens gratte-culs, ils ne risquent rien dans leur village et puis, qui oserait faire quoi, devant toutes les caméras de la Mondovision.
D'ailleurs, le patron a dit que le Chef parlerait ce soir avec les Américains, et des émissaires du gouvernement français, aussi. Ils discuteraient à La Valette, dans le plus grand secret. Et La Valette, c'est loin des cadavres de Paris et de Beyrouth; vu de La Valette, tout s'admet, se comprend, s'étudie, se discute, c'est comme dans le film où l'on voit les super B57 lâchant leurs chapelets de bombes sur des villages.
C'est chouette la télé.
--. Abdel ! Tu viens ?
La Volkswagen GTI est devant moi. Il m'appelle par la vitre légèrement descendue.
Nous démarrons sur les chapeaux de roues. C'est un de mes vices, les voitures qui crac boum hue.
- Roule moins vite, Coco, dit Abdel, tu vas nous emplafonner. On n'a rien qui cuit. Et tout était clair. A l'heure pile, ce sera la fiesta.
- Dis-moi quand même pourquoi on fait sauter cette usine.
- C'est pour foutre la merde et on a un copain chez Reuter qui va télexer partout qu'il y a des capitaux israéliens dans l'affaire. Ça va remettre de l'ambiance. Dépose-nous en ville, et demain on se voit chez Nadine.
Chez Nadine, ce sera important.
Elle s'appelait Nadine Marrel, une fiche comme un dictionnaire ! C'est ce que l'inspecteur Bracq avait dit d'elle lors de la dernière réunion. Nadine Marrel née Banbrocq. Banbrocq ? A-t-on idée de s'appeler Banbrocq ? Elle habitait au-dessus de Pérache et cela m'avait valu de faire connaissance avec le TGV.
Bien ce moyen de locomotion, bien, enfin, bien quand les cheminots travaillent et que des crétins ne téléphonent pas pour annoncer qu'il y a une bombe « quelque part dans le TGV».
Le Capitaine Vigor m'avait demandé de venir la voir. A son idée, il y avait quelque chose à glaner là. Et, je suppose qu'il souhaitait ardemment que la moisson soit bonne, la France sombrait doucement dans la folie, ébranlée par des explosions de bombes dans tous les coins.
Après Pérache, une rue, tiens ! pas loin de chez les Durmète.
Ça donne dans la rue Bichat (le fameux docteur aux entretiens ?).
C'est une petite bonne femme, une enfant blonde, duveteuse, avec de grands yeux honnêtes et un air candide, et quelque chose, tout au fond du regard...
Eh bien ! Elle l'aurait intéressé, cette petite dame, lui qui cherchait à peindre « des natures» comme il dit, des natures bien vivantes et qui courent toutes nues dans son « atelier» de la rue Vercingétorix, à Paris. Que fait-il donc pour l'instant ?
Que dit-elle celle-là ?
- Je suis désolée, je n'ai pas vu cette personne et la fille que vous me décrivez. Il me semble même que je ne les ai jamais vus ensemble. En tous cas, je n'ai pas vu la femme depuis au moins quinze jours.
Et vous savez, les Arabes, c'est difficile à dire, ils se ressemblent un peu tous, non ?
- A ce moment-là, avait-elle dans son comportement quelque chose d'inhabituel, et je ne sais pas, de pas banal, voire de choquant pour vous ?
- Non.
Ses grands yeux répondaient franchement « NON» pourtant, un petit muscle du côté du nez tressautait et elle transpirait un peu.
- Vous ne voyez pas, vraiment ?
Après quelques paroles sur l'air du temps et sur le chômage, le Lieutenant Mercier quitte l'appartement, redescend par l'escalier, silencieusement comme on lui a enseigné dans cette nouvelle école de combat, en Bretagne.
Dans le hall d'entrée, quatre personnes attendent l'ascenseur qui descend poussivement.
Elles tournent la tête, et leurs vêtements de pluie, amples, ne lui permettent pas d'en avoir un signalement précis. C'est, on le jurerait deux hommes et deux femmes et l'un des hommes doit être Nord-Africain.
Au bouchon du coin, le lieutenant téléphone.
- Bonjour mon Lieutenant, dit le plus jeune. On dirait un lycéen, des mèches blondes, un visage rose, des jeans, un pull...
L'autre, lui ne peut que difficilement cacher son métier. Cheveux en brosse, regard dur, trench-coat à boucles sur une carrure d'armoire normande du XIIIe siècle, richelieus noirs, gants et sans doute un petit canon sous l'aisselle.
- Bien. C'est bien de vous voir. Du numéro 17 vont sortir quatre personnes répondant au signalement que voici. S'ils sortent ensemble, filez-les et avertissez le commissariat pour avoir du renfort, ils peuvent être dangereux. S'ils sortent séparément, choisissez mais attention je crois que c'est du sérieux, je me répète les gars, vous savez que nous sommes devant des gens qui ne reculent devant rien.
Les deux policiers sont organisés. Le lieutenant a laissé ses coordonnées pour le soir, s'il se passait quelque chose. Demain, il prendra l'avion à Satolas pour Lille d'abord, ensuite retour à Paris.
Si l'enquête n'avance pas vraiment, au moins il y aura eu des voyages. En trois semaines, tous les aéroports convenables de France et un bon nombre d'heures en trains, taxis, voitures de services... et autres vélos.
La bonne idée, c'était d'avoir demandé à Victor de louer pour Arlette cet appartement, juste au-dessus de chez Nadine. L'appartement était habité en permanence par un ami de passage et servait de relais entre Marseille, Paris et Genève.
Sa situation géographique permettait d'attraper un avion en partance pour le Moyen-Orient très rapidement.
Satolas, mais aussi Bâle-Mulhouse et Cointrin voire Marignane étaient rapidement et facilement accessibles.
Nadine était montée et on attendait une autre fille du groupe Manifestation Immédiate. Elle arrivait avec des instructions pour trois actions simultanées, l'une à Paris, l'autre à Bruxelles, la troisième à Bilbao.
Il n'aime pas de travailler avec des femmes, pensait Abdel. Il n'a jamais aimé les femmes, pourtant il était sympa avec les filles lorsque nous étions gosses. Nous avons de bien agréables souvenirs, la chasse aux moineaux avec Renée et sa bande, on avait huit ans. Et les ballades gendarmes-voleurs, cow-boys - indiens, et la légende de Du Guesclin, et Ginette, et Raymonde.
Maman Humain.
Ah ! Quand on était môme, le séjour à la mer ! On s'était vachement bien amusé. Dommage qu'un jour, nous soyons devenus trop grands pour rester avec les petits.
C'est alors que tout a changé.
Il y a eu l'école des grands. La loi de la force. Les choses interdites. Les cigarettes. Les couteaux. Et les filles.
Je me rappelle, un jour nous étions en promenade. Le rang s'étirait et tout à la fin, nous étions plutôt dispersés. Sont arrivées, deux gamines qui ont voulu passer, de ces petites gosses qui placent des mouchoirs dans leur corsage pour gonfler leur poitrine et pour la rendre insolente, et qui se maquillent à tort et à travers. On était une quinzaine autour d'elles. On les cerna en moins de deux. Elles piaffaient, riaient, se frottaient à nous, surexcités. Les mains s'égarèrent. Les mômes durent s'affoler poussant des épaules et des pieds, elles s'esquivèrent. Mais je me rappelle bien que c'est surtout à cause de lui qu'elles ont eu peur. Alors que nos mains étaient baladeuses, chercheuses, coureuses, caressantes, moites d'amour à revendre et chaudes de désir : ses mains à lui étaient des mains méchantes, qui pincent, qui froissent, qui serrent, qui tétanisent.
Il faudra faire attention. Après l'opération Boudalah, j'en parlerai à Kamir, on l'enverra peut-être en mission en Irak. D'après Kamir, nous devrions, après cette affaire Boudalah, partir pour les frontières turco-kurdes de l'Irak. Kamir est en pourparlers avec des gens de l'opposition à Saddam Hussein et nous avons, dans nos tiroirs, quelques bons plans que nous avons déjà présentés à la Barnish Petroleum. Ils souhaitent activement être introduits, non seulement auprès de Kurdes irakiens, mais aussi auprès des Kurdes iraniens. Celui qui se mouillera là-bas aura bien difficile après, à se faire passer pour un frère aux yeux des combattants de première ligne, à Bassorah et dans la plaine de la Beeka. La photo du messager fera vite le tour des campements et celui-là ne reprendra sans doute jamais l'avion pour l'occident.
Il s'agissait simplement d'aller placer deux valises. C'était un boulot tout ce qu'il y a de plus traditionnel. Kamir et Arlette s'étaient mis d'accord. Sitôt après l'explosion, Arlette téléphonerait pour demander la mise en liberté de quatre prisonniers du groupe « Les démons de Beyrouth» et puis demain, on referait un jeu de valises, la revendication serait qu'ils relâchent le professeur Laubépin, l'une des têtes pensantes, de « Manifestation Immédiate ». Pour des raisons de sécurité, on avait décidé de lui confier un groupe de nouveaux adhérents et de travailler avec eux.
Dieu que j'ai mal au crâne ! Je ne me souviens de rien. Où suis-je ? Je ne vois rien. A certains moments, j'entends des bruits, des pas, des allées et venues, je sens qu'on me fait des piqûres, j'entends des paroles confuses : c'est comme un poste de radio mal réglé sur lequel plusieurs stations se chevauchent. Et c'est dans ma tête une immense cacophonie puis le silence et je vois tout.
Cette conne est entrée. Avec Nadine et Arlette, ça fait trois grognasses. J'peux pas les piffer. D'ailleurs, je suis sûr que l'Arlette en question n'est pas droite dans ses bottes. Je ne dis pas qu'elle nous trahit, non, mais il y a trop de temps que je suis dans l'illégalité... depuis quinze ans ! un bail, et j’ai des antennes. Je me sens menacé. Il faudra que j'en parle à Abdel.
Chaque fois que je me suis senti menacé, j'ai agi pour éliminer le problème. C'est toujours la faute de ces idiotes de bonnes femmes. Pourquoi est-ce qu'Abdel me demande toujours de leur parler gentiment, d'aller en mission avec elles.
Salope de pouffiasse, je me rends compte maintenant que celle-là m'a perturbé, que je garde sans cesse au cerveau l'image qui déclenche tout en moi. La fille de la mission, c'était comme ça. Quand on est parti, je ne pouvais m'empêcher de penser à ses seins, libres, jouant sur le pull. Je savais qu'elle ne portait pas de soutien-gorge, je l'avais remarqué. Et ce sont les siens tout à coup qui m'ont illuminés. L'image de ses seins surpassant les siens. Je n'ai pas pu supporter.
- T'as pas besoin de gueuler comme ça, Abdel. On va l'enfermer et ensuite, on va le foutre demain matin dans le coffre de l'Mercédès et puis, moi, je passerai la frontière italienne par Cabane Elisabeth, je le mènerai à Gênes chez Pietro qui nous doit bien des services. Pietro le chambrera, pendant ce temps-là, on enverra une bafouille pour dire qu'on le relâchera contre quinze frères de la cause arabe qu'ils ont incarcérés depuis deux ans. Tu sais, c'est pas plus compliqué que ça. De concessions en concessions, pour la vie et la liberté de l'otage comme disent ces connards de journaleux, ce sont les occidentaux eux-mêmes qui ont rendu le commerce d'otages très lucratif. C'est une chaîne sans fin dont nous tenons le bon bout. En plus, des tas de marioles tous les jours enlèvent un p'tit prof d'univ, un petit docteur, un petit délégué de Croix rouge. Maintenant il y a même des travailleurs, c'est un chouette mot, des travailleurs qui kidnappent leur patron, leur chef du péloche ou je ne sais quoi. C'est parfait, non ?
Bon, dans ce cas-ci, ils vont peut-être un peu râler, parce que c'est un homme d'affaires, mais je les emmerde, moi tu sais si ils ne payent pas, je leur descends un super PDG, le patron de Renault par exemple. Pas besoin de le faire nous-mêmes, suffit d'engranger l'idée dans la tête d'un ouvrier prêt à être licencié par son méchant et riche patron. Ah! ah! qu'est-ce que tu en penses?
Et puis marre ! C'est pas de ma faute si ce Zigoto a ramassé la valise.
C'est rigolo mais le mec, c'est à cause de cette grognasse que je l'ai kidnappé. J'ai été perturbé tout le temps par ses roberts qui se secouaient près de mon pif. Alors, Je n ai pas bien surveillé ce qui se passait et voilà-t-y pas qu'un plouc ramasse une des valoches, coïncidence de merde, que c'est rigolo, un type qui allait monter dans le TGV avait déposé quasi le même attaché-case, comme on dit chez les huppés, sur le banc et, se relevant, fonçait vers les quais avec notre valise bourrée de trinito.
Rigolo. Il a fallu que je l'alpague. Je l'ai estourbi en douceur, André et Charlie l'ont porté jusqu'à la voiture comme si c'était un saoulard et avec elle, à nouveau, assise à mes côtés, nous sommes partis dare-dare. A ses fafiots et à ses nippes, on a vu qu'c'était un milord qui était comme qui dirait sous-attaché détaché de direction dans une grosse boîte d’électronique. Pas le super grossium mais tout de même. Bon, jetons la valise dans une poubelle au passage et ramenons le pépère, on en fera des sous. Sa boîte payera bien quelque chose pour ne pas lire son article nécrologique.
Ah, si le Président et son Garde des Sceaux Bollinger n'avaient pas dans un accès de bonté - de bonté ? relâché les membres de Manifestation Immédiate incarcérés avant leur arrivée au pouvoir! Bien des choses seraient différentes aujourd'hui et en particulier le capitaine Vigor aurait pu continuer à la poursuite des Dali et Picasso.
Les gouvernements, ces derniers temps, se sont suivis sans se ressembler. Le passage de certains ministres communistes dans certains gouvernements n'a pas eu que des effets heureux. Sitôt hors des geôles, les partisans de Manifestation Immédiate n'ont rien eu de plus pressé que de se soustraire à la justice et de se renforcer, dans l'ombre, tissant des relations étroites avec divers groupes internationaux, en particulier ceux de la mouvance islamique. Le résultat est cette invraisemblable série d'attentats dont on nous dit qu'ils sont le fait des frères Boudalah... Il y a trop de signes qui mènent à cette piste.
Toutes ces pensées perturbent le capitaine Vigor qui est mal à l'aise dans cette enquête qui ne ressemble à aucune autre. Évidemment, le Premier Ministre veut des solutions. Les frontières sont gardées par l'armée. Ce qui étonne le plus le capitaine sont certains résultats de l'enquête scientifique, par exemple, des explosifs de l'attentat de Vienne, il y a trois semaines, revendiqué par un groupe anti-israélites et des explosifs d'il y a seulement dix jours, proviennent de Scoufleny une carrière dont le dépôt d'explosifs a été dévalisé en 1983. Il y a donc collusion de groupes qui revendiquent des choses différentes, ou est-ce le même groupe qui brouille les pistes, ou quoi d'autre ? Comment imaginer sainement que des Français massacrent d'autres Français avec l'aide de pirates et de mercenaires venus du Moyen-orient ou l'inverse ? C'est impensable ! quel but commun ? Oui, bien sûr, détruire la société « bourgeoise» mais après ? Ces militants ne voient-ils pas que lorsque la France sera complètement affaiblie, il n'y aura pas de place non plus pour eux dans le régime nouveau.
La main rouge, Baader, les Bretons voltigeurs et les Basques étéistes, les portugais roses et les belges communautaires civilement castrés : que représentent ces mouvements terroristes ?d'une part semblant défendre chacun une idée locale et différente, d'autre part utilisant de fait une sorte de pot commun d'armes et d'argent ? Et surtout comment en sont-ils arrivés à défendre et cacher des activités propageant la gloire de la guerre sainte islamique ? Qui profite de qui ? Qui dupe qui ?
Voici une chaîne sans fin de délirants projets d'intégristes aux noms bizarres et que l'histoire ne connaissait pas jusqu'à présent. Que les pays européens supportent mal le terrorisme, le comprennent mal, ne l'appréhendent pas, oui, cela peut se concevoir, mais que la France semble avoir perdu toute idée de cela est surprenant. Il n'est tout de même pas si loin le temps des willayas, et la Libye a pris le relais de l'Égypte d'hier. La guerre contre l’homme d'Europe et en particulier contre la France et tout ce qu'elle représente faite par les peuples d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient est la conséquence directe de l'inconséquence permanente de cet homme blanc durant tout ce siècle. Colonisés tour à tour, successivement ou simultanément par les Allemands, les Anglais, les Français, qui chacun ont semé la haine de l'autre, propagé les techniques modernes de guerre, demandé à chaque ethnie de détruire le voisin et 1'« autre colonisateur »; les peuples nomades, forcés de s'établir, de jouer le jeu de l'homme blanc, de travailler pour le blanc, ne pouvaient pas devenir vraiment nos amis. Dynamisés par les idées communistes, non pour les idées mais seulement parce qu'elles prévoient d'abattre la force française et anglaise, ils ont lutté pour nous chasser territorialement d'Afrique et d'Asie. Ils ont ramené l'Europe à ses petites frontières et à son espace exigu de petit promontoire asiatique justiciable d'une petite bombe moderne. Supportés par les États-Unis d'Amérique qui ne voyaient que l'élimination de concurrents commerciaux sévères, non pour leur céder la place mais pour engranger les nouveaux profits de l'industrie nouvelle du pétrole, ils ont lutté pour nous évincer commercialement et ont mené l'Europe à la faillite. Survoltés par des prêtres d'une religion passéiste, qui cependant promet le paradis et surtout ramène les idées d'homme libre aux privilèges de caste, ramène la position de la femme juste derrière le cochon, et encore : à condition qu'elle se voile pour qu'on ne risque pas de la confondre, ils ont lutté au profit de tous ceux qui veulent voir à tout jamais disparaître des frontons de mairie les mots les plus haïs des faibles : LIBERTE EGALITE FRATERNITE.
Les Français ont-ils perdu la mémoire ? Ne se rappellent-ils pas que c'est à Alger d'abord, partout ailleurs, ensuite que les chefs du FLN proclamaient : « La France quand nous l'auront chassée nous donnera de l'argent et nous ouvrira ses marchés. Les Américains feront de même et les Russes payeront pour prendre la place des autres. »
Aujourd'hui, avec l'argent du pétrole et les revenus impressionnants des capitaux investis dans les usines européennes, ils perdent la tête. Passer de l'ère du dromadaire et du Coran à l'eau courante et à la à vidéo pornographique a déstabilisé les esprits.
Je crains fort qu'il n'y ait pas de combat islamique, pas de combat arabe, pas de lutte coranique mais seulement des faibles d’esprits parfaitement armés et éduqués par l’une des puissances politiques du monde qui souhaite la jamais-formation de l’Europe, laquelle, compte tenu de ses ressources intellectuelles et de son potentiel réel deviendrait aussitôt la première puissance mondiale puisqu ‘elle aurait à la fois le savoir et la connaissance, la culture et les fonds, le présent et le futur, mais aussi le passé. Deux mille ans de civilisation pour apprendre à ne pas cracher dans la rue.
Tout à ses réflexions, Charles Vigor revenu pour essayer de comprendre quelque chose à ce cadavre pas encore mort, ne s aperçoit pas du mouvement des lèvres du moribond.
- Eh ! dit Bracq, on dirait qu'il veut parler.
- Vous voulez dire quelque chose ? Qui êtes-vous ? Que faisiez-vous là ?
Chapitre quatre
La Colo
Le papier est arrivé chez Maman Humain un mercredi vers onze heures, avec Léon. Léon, facteur du bourg, rougeaud et bonasse, terminait ainsi souvent sa tournée par notre maison qui est au bout du village, au bout d'une rue, et il faut encore passer par un laid chemin empierré pour y arriver.
Son vieux vélo et ses vieilles jambes souffraient mille morts. L'administration ne gâte pas ses vieux serviteurs et d'autres avaient déjà droit, paraît-il, à une voiture trois roues ressemblant à un gros insecte. Mais Léon, lui, pédalait depuis avant-guerre et venait porter à c La Châtaigneraie» quelques prospectus et gazettes. Et les lettres de l'administration.
Ici, on ne recevait pas d'autre courrier. Les parents de Papy étaient morts bien loin, je n'ai jamais entendu parler d'eux. Au village, les autres enfants disent parfois que c'est un polak. Ça doit être une spécialité sur son chantier. Papy travaille pour une grande compagnie qui installe des poteaux électriques; il part à moto, le lundi matin et revient le vendredi dans la soirée. Abdel et moi sommes toujours heureux de le revoir même si quelquefois, Maman Humain lui fait raccusette... et alors, Papy roule des gros yeux. Mais il y a longtemps qu'il ne gifle plus.
Maman Humain a toujours habité la maison. Elle y habitait avec des frères et des sœurs mais les Allemands les ont emportés, dans le temps. Il paraît qu'elle avait eu un homme, lui aussi disparu. Alors, après la guerre, elle a recueilli Papy, et puis Marcel, et puis Joseph, et puis Christiane et puis Nurrédine et puis Abdel et puis Toinette et aussi Valérie et Jean-Pierre.
Je crois que j'ai été le premier ici, mais comme je ne suis pas le plus âgé, je ne sais pas bien. Je suis arrivé pendant l'hiver 56-57 m'a dit un jour Léon. A moins que ce soit celui d'avant ou celui d'après. Léon n'a pas vraiment la mémoire des dates. Enfin, ça dépend pour quoi, des fois il raconte d'avant-guerre.
Léon, facteur, connaît tout. Il a même été à l'école dans une ville mais pas longtemps, et puis il aimait mieux rester dans son village, dit-il. Alors, il est facteur et vient au moins une fois par semaine nous dire bonjour.
Il entre, s'assied à la grande table et attend que l'une des filles lui serve un verre de bière; il aime bien la mousse et aussi souffler dessus pour nous ennuyer. Mais Maman Humain le gronde toujours :
- As-tu fini, dit-elle dans un patois que je ne comprends pas entièrement, de leur faire de mauvaises manières, moi, qui m'esquinte à leur apprendre à se tenir comifaut. Y vont devenir des gangsters.
Aujourd'hui, comme chaque fois depuis six semaines, Léon est assailli... aujourd'hui, il a la lettre.
* ** |
Avec Monsieur Bassompierre, c'est notre instituteur, on a rempli un document plein de pages et de numéros de référence, il y a deux mois.
On y disait qu'on avait peut-être droit d'aller à la mer.
Au village, il y a deux garçons qui y sont déjà allés. Ils ont
raconté des histoires, des histoires qu'on sait bien Abdel et moi, que c'est pas vraiment vrai. D'ailleurs, on a déjà vu la mer à la télévision, chez Florette, un samedi soir avec Papy.
C'est ceux qui étaient nés entre 54 et 57 qui avaient droit. Abdel et moi, on avait droit.
Quand le rang de tous ces minables a tourné vers la gauche, Abdel et moi avons compris qu'on ne verrait pas la mer. Ça se sentait que la mer était de l'autre côté. On avait d'ailleurs vu l'eau - des parcs à huîtres, ont dit les plus malins, par la fenêtre du train. LA TREMBLADE qu'il faisait marqué.
Alors, on s'est caché dans une porte cochère et après une minute, nous sommes partis en courant, pour voir la mer. On a lu la plaque « Ronce les bains» et on a foncé. On a bien marché une heure durant et alors on a vu la mer.
La mer, c'est rien jusque tout au bout. Que de l'eau. De l'eau qui remue. De l'eau qui remue là, au bout du sable. C'est pas du sable comme par chez nous. Ici, il n'est pas jaune. Et plus loin que le bout de la mer, on voyait l'Amérique et des routes comme des ponts. Y avait pas de palmiers. Des palmiers, nous on sait tout de même bien ce que c'est ! A la télé, l'autre vendredi qu'on avait eu autorisation d'aller voir, on avait bien vu des palmiers, et une mer avec John Wayne.
- Tu crois que c'est la vraie mer ?
- Pour sûr que je réponds à Abdel. Madame Marianne me l'a dit, dans le train.
- Tu crois qu'on va être engueulé ?
- Pense pas, regarde la mer, peut-être que demain elle sera plus là.
- Tu crois que c'est par là, l'Algérie demande Abdel ?
- Y a pas la mer en Algérie, vieux con, y a l'Sahara.
-Ah ?
La mer, l'eau, l'océan, l'onde bleue.
Pas vraiment bleue comme à la télé.
Les deux enfants se regardèrent au plus profond d'eux-mêmes et frissonnèrent. Un coulis de vent, sournois, comme toujours est celui qui court sur l'Atlantique, entre Gironde et Oléron, les avait surpris. Là-haut, dans les terres d'Ardennes, le vent vient de collines en collines, passe les têtes des sapins noirs et verts, glisse sur la roche qui affleure, chante depuis des minutes et des minutes avant d'arriver à la Châtaigneraie de Maman Humain. On l'entend, le vent, et l'on sait déjà à sa chanson s'il apporte le froid, la pluie, la neige. Ici, il n'y avait rien.
Et puis un tourbillon, froid, et le sable gris est monté dans le ciel.
- Eh !
Les deux enfants se mirent à courir, à dévaler l'estran boueux.
Ils étaient, à cette heure matinale, seuls. Deux joies de vivre, libres dans le vent, un peu pinçant. Ils lancèrent leurs membres au ciel, firent des culbutes, se poussèrent dans le sable, puis dans l'eau.
- Eh, vieux con, maintenant j'ai les pieds mouillés. Pfouh.
- T'as qu'à retirer tes godasses et tes chaussettes. Tiens, fais comme moi.
Et pendant un temps infini, ils galopèrent d'eaux en sables, de dunes en mer, s'éloignant petit à petit du centre habité de la plage.
Se poussant et se tirant, eau à mi-cuisses quelquefois, ils n'arrêtaient pas de rire, ils s'amusaient.
Le temps s'était écoulé sans qu'il y paraisse. Cela se voyait, au loin, à des promeneurs qui arrivaient, à des groupes de personnes qui marchaient en portant des sacs d'où dépassaient le col d'une bouteille, un pain, un ballon.
Les enfants avaient trouvé, dans un creux, un vieux jouet. Ils se le lançaient à coup de pied. Ils réinventaient le football mais aussi le rire.
Le temps s'était écoulé sans qu'il y paraisse. Cela se sentait aux tiraillements de l'estomac et à la soif qui montait.
- Et merde, elle est salée, c'est dégueulasse !
Etait-on encore aujourd’hui ?
Et tout à coup, on se demandait où l'on était.
C'est Abdel qui la vit arriver, le premier, par la plage de l'Embellie.
- V'là un'jeep, sûr que c'est pour nous, coco.
Je me suis retourné et j'ai regardé venir la quatre-quatre. Avec son crabotage enclenché, elle roulait assez vite. De loin, on ne distinguait pas bien qui était au volant. Mais le convoyeur, c'était elle. Je l'aurais reconnue à mille kilomètres, de la lune, même de mars.
La jeep de Monsieur Georges s'est arrêtée dans un grand boucan de ferraille et un nuage de poussière. Il était tout rouge de colère et nous a promis une solide raclée.
Abdel et moi, tous les jeudis, derrière le bois de la Vecquée, on s'entraînait à Tarzan, à Superman, à Valera. Les raclées ! ça ne nous faisait pas peur. Mais tout de même, on avait été un peu déçu. D'abord, sur la plage, il n'y avait pas de belles actrices en bikini.
Nous n'avons pas eu de raclée parce que Madame Marianne a plaidé notre cause et aussi parce qu'il fallait vraiment s'occuper de nous, autrement, avec nos vêtements tout mouillés nous aurions attrapé une pneumatique (c'est ce que le docteur a dit le lendemain).
La première journée à la mer, c'est un fameux souvenir, si formidable que je ne l'oublierai jamais. Croix de bois croix de fer, si je mens je vais en enfer. Ce jour-là, j'ai découvert la mer, la vraie, la mienne qu'est pas la même que celle d'Abdel. Des fois, après, quand il a raconté, pas grand-chose parce que c'est un taiseux, il a raconté des mers que j'ai pas vues. Et après ce jour-là, il y a eu des soleils dans ma vie et sous la première pluie d'orage de l'été, les crèmes glacées à sucer, le sable où l'on peut regarder ses pieds qui s'enfoncent quand on ne bouge pas, et la douceur de Marianne.
Marianne, mon amour.
L'instituteur a bien voulu nous conduire en ville et de là, il y a eu une dame, aussi, qui nous a escortés jusqu'à l'autocar.
Au terminus, face à la gare, c'était facile à voir où il fallait aller et puis quoi, à treize ans et demi, on sait se tenir quand on doit bien se conduire pour faire plaisir à Maman Humain. On ne pouvait vraiment pas la rendre triste alors qu'elle avait rempli les bons papiers et qu'on allait bientôt voir la mer.
Devant l'Hôtel des Voyageurs, eau courante aux étages, Suze proposée vingt fois sur le mur de la salle-brasserie, un groupe d'enfants et deux dames. Et un calicot avec écrit en rouge :
Orphelins B S T P Colonie de Vacances LA SAPINIERE Charente Maritime.
BSTP, c'est Abdel et moi, on a le papier.
- Tu viens, les autres sont là.
- D'ac. Eh! T'as vu il y a des filles.
Les filles c'était le grand souci d'Abdel. Moi, je ne comprenais
pas bien pourquoi, déjà, on avait suffisamment d'embêtements avec Ginette, la môme du cordonnier et aussi avec les nôtres, à la maison. Les filles, ça piaille, ça chiâle, ça perturbe toujours tout ce qu'on fait et ça raconte toujours tout. Une fille ça ne sait pas garder un secret.
- Venez par ici les enfants, appelle l'une des deux dames qui, sur le trottoir, nous ont regardés descendre du car.
- Apportez vos valises ici et placez-les là, avec les autres, mettez bien l'étiquette visiblement et puis, vous ajouterez un grand numéro avec la craie que voici.
- Comment t'appelles-tu demande l'autre dame à Abdel. C'est une vieille laide, elle a au moins vingt-cinq ans.
- Je m'appelle Abdel Fouacine, Madame, j'habite avec lui et nous allons à la mer.
Pour un discours, c'était un fameux discours. Normalement Abdel alignait trois mots et demi et crac, au quatrième, fini, c'est avec les poings qu'il parlait. Un dur de dur, mon copain Abdel.
Dans le train, on avait chacun une place réservée et on nous a annoncé qu'après le passage du garçon avec les petits pains, il fallait s'organiser pour dormir.
C'était un beau train, mais il n'y avait pas de locomotive. Je l'ai dit à la dame et elle m'a répondu que mais si, alors je lui ai expliqué que mais non, parce qu'une locomotive il fallait une buse pour la fumée mais elle m'a répondu que maintenant, c'était électrique. Je suis bien content qu'elle soit savante, la dame. Elle est très belle et elle parle gentiment, doucement. Quand elle parle, c'est comme le ronronnement du chat. C'est agréable, vraiment.
Dans le compartiment, on était six, Abdel, mon copain, et puis deux garçons assez jeunes de douze ans sans doute et une fillette qui n'avait pas encore passé sa troisième et Madame.
Elle a raconté toute sorte de choses, les autres n'écoutaient pas.
Elle a aussi dit qu'elle s'appelait Marianne.
Marianne, ça me plaît bien. C'est très sympa.
On a reçu un oreiller et on a tiré, de gauche et de droite, des couvertures et les coussins du train se sont mis autrement. Alors, Madame Marianne a dit :
- Bonsoir les enfants, pendant la nuit nous allons faire plus de 800 kilomètres et demain matin nous serons sur place.
Bien sûr, je rêvais, quelle nuit !
Je m'étais recroquevillé à la place numéro 3 et tout doucement, je me suis laissé glisser sur la droite. Quand mon épaule a rencontré le flanc de Madame Marianne, je n'ai plus osé bouger.
Elle s'endormait, mi-assise, mi-allongée, barrant la porte de ses Jambes étendues. La lampe centrale était éteinte mais il y avait une veilleuse bleue qui faisait une lumière comme chez le Docteur où on faisait des rayons pour la bonne santé. Les deux stores latéraux étaient baissés, plus personne ne passait dans le couloir.
Des rangs se sont formés qui ont été dirigés vers des autocars; les uns allaient à Royan pour monter dans un autre train, les autres allaient être conduits en différents homes d'accueil.
C'était chouette le train.
Je n'avais jamais pris le train, je crois. J'en suis pas sûr parce que personne ne m'a jamais vraiment dit comment je suis arrivé chez Maman Humain. Peut-être bien que je suis venu en train ? J'aurais été conducteur. Sûrement j'étais conducteur de train. Et à toute vitesse, je regardais défiler les rails et clignoter les signaux, se baisser les barrières, quand je passe à hauteur de la maison du garde, je fais siffler le petit tube à fumée. De mon temps, il n'y avait pas le train délectrique. C'est curieux ce système délectrique. Alors, c'est comme quand j'allume la lumière et le train roule. C'est pas possible. Mon train roule dans les campagnes avec un nuage de fumée noire et il y a des vaches qui regardent passer mon train. Il y a toujours des vaches.
Pour le moment on ne les voit pas. Dehors, il fait déjà la nuit. Tout de même.
- Dis, petite comment t'appelles-tu ? demandai-je à la petite fille assise dans le coin, près du carreau, dans le sens de la marche. (Maman Humain avait dit qu'il fallait s'asseoir dans ce sens-là mais je préfère être près de la dame, la monitrice qui m'avait dit :
- Je suis ta monitrice.
(Elle est ma monitrice à moi).
Près de la vitre, elle s'appelle Ginou, elle a deux sœurs et deux frères. Les deux frères sont quelque part dans le train. Ils vont aux Sables d'Olonne.
Les Sables d'Olonne, je connais très bien. Avec Abdel, certains jeudis, loin derrière la ferme du Trou du Loup, on rencontre la bande des Frères de la Côte. Y en a un qu'est Lollonnais. Jean Lollonnais. Ça veut dire qu'il a navigué depuis Olonne jusqu'à l'île de la Tortue. On n'a pas encore vu de tortues. Ginou, près de la fenêtre, elle dit qu'elle voit pas de vaches. Elle dit aussi qu'y a jamais rien à voir. Et que les gamins doivent se taire, qu'y sont toujours mal élevés et qu'on sait bien qu'à la mer y jettent de l'eau sur les filles. Et qu'on est toute mouillée.
C'est con les filles. Marianne, c'est pas une fille. Elle est tout douceur comme un bonbon qui fond avec de la liqueur. Et elle est ma monitrice.
Elle ressemble à Brigitte Bardot, à Mylène Demongeot, à Madame Cécile et à Wilhem Ruska.
Tout à l'heure, quand il fallait tirer les coussins. Faut voir comment que ça roulait ! Même Abdel, qu'est super costaud a fait : «Chapeau coco, la môme » et il a reçu un regard terrible, terrible et ravageur. D'abord, si ç'avait été la mitraillette de King Kogor : il était mort - après y a le soleil qui est venu et à tous les deux, mais peut-êt' bien, rien qu'à moi, paf, un sourire de mille dents.
Sur la plage, ils jouent à toutes sortes. Des fois, on a droit à un ballon, des fois pas. On ne sait pas ce qui est régulier ou non.
A la maison carrée du home, ils se sont gourrés et il n'y avait pas assez de place pour dormir tous ensemble. Alors, nous habitons, Ginou, Abdel, Claire, Suzanne, Marie-Myriam, Chantal, Patrice et en tout vingt-quatre en surtrop dans une villa de riche qui s'appelle « Les cèdres », à cent mètres du home où l'on va pour le repas de midi et du soir, pour les activités lorsqu'il pleut et les devoirs de vacances.
Les adultes, ça peut toujours s'amuser mais quand on est enfant, il y a des devoirs. Abdel se débrouille pas mal. Je copie tout ce qu'il me passe. Les séances de devoirs, c'est dans un local comme une école sauf qu'il n'y a pas d'instituteur mais une dame avec un nom américain. Jennifer. C'est une copine de ma monitrice.
Quand ils écrivent tous en silence, après que Monsieur Georges est venu gueuler une fois que silence vos gueules là d'dans on s'entend plus pas de recré pas de dessert et toutes les menaces habituelles, dans ce silence de règle de trois et de robinets mal fermés, j'attends qu'Abdel me donne la solution et dans mon cinéma, avec Lollonais, on capture Marianne.
C'est facile, la plage où l'on est, y a que nous. Les enfants du home descendent de la dune et vont vers le phare. Les promeneurs plagistes, en famille ou à deux, passent d'un air dégagé, ne nous regardent pas et s'éloignent de tous les enfants qui sont sur la plage comme s'ils avaient la gale. Et nous, sauf quand c'était Monsieur Robert et Madame Flore, nous de l'annexe, on restait ensemble, Madame Marianne et une autre dame qu'était demoiselle. Madame Marianne, les autres l'appellent aussi «Moiselle ». Il n'y a que moi qui l'appelle Madame. Ça la fait rire et j'aime bien quand elle rit. Avec Lollonais, on aurait contourné la dune, serait sorti du bois sans faire de bruit et, si elle avait été une princesse espagnole, la fille du gouverneur, on l'aurait emportée sur notre bateau. Et ni Barbe-Noire ni le Corsaire Rouge n'auraient pu la trouver.
C'était épatant ! Chouette coco disait Abdel, de ne pas vraiment être mêlés aux autres. Pour le foot, on avait notre propre équipe. Et on a battu ceux de la caserne. Le soir, on a marqué en grand sur le tableau du réfectoire Annexe 3 - Caserne 1. Deux goals dans la vue qu'ils avaient eus et Madame Marianne avait tout le temps crié :
- Allez-y ! Allez-y !
Et puis quand je fonçais avec la balle :
- Vas-y, vas-y, oui, vas-y, encore un à doubler, fonce, vas-y ! J'ai marqué le troisième but et après la partie, elle m'a embrassé.
Tarzan est mi-nu et le chef des Wampee rampe dans le sable derrière lui. La houle atlantique bruisse à quelques pas. De la forêt vierge un groupe de mousquetaires va surgir qui emportera la fille de Tarzan.
Ginou se retourne et crie à tous, pas la peine de plonger, il va encore nous voler la Claire. C'est sa bonne amie.
Abdel qu'est pas con, me regarde en souriant :
- T'as une bonne amie maintenant ?
- J'sais pas. C'est quoi une bonne amie, je demande à Marie-Myriam, pendant que Claire, qui était cachée derrière le tronc calciné, s'en retourne près des affaires de la monitrice.
Une bonne-amie, me répond Marie-Myriam, c'est quelque chose qu'on ne peut pas dire aux surveillants ou aux parents. Une bonne amie, c'est une fille qui accepte qu'un garçon la regarde, reste souvent près d'elle, lui apporte quelque chose, des bonbons, des coquillages, un souvenir, même un collier.
Elle, Marie-Myriam, elle a un bon ami. C'est un martien. Il ne venait que la nuit, dans une soucoupe, et repartait avant le matin. Il faisait plein de choses. Et il donnait des cadeaux. On ne les voit pas parce que les cadeaux des martiens c'est invisible.
Et puis, un bon ami, ça embrasse.
- Tu veux que je sois ta bonne amie, me dit-elle.
Une rousse ? Non je ne veux pas.
Et je suis parti en réfléchissant que ce serait peut-être bien d'avoir une bonne amie. Et que Claire me plaisait bien.
Je suis passé près d'elle, qui parlait avec Patrice, tous les deux allongés sur le sable. Sans le faire exprès, j'ai envoyé plein de sable dans la figure de Patrice. Et quand il toussait, j'ai dit à Claire :
- Tu ne devrais pas le fréquenter, tu sais. La pneumatique c'est contagieux et mortel.
- Pneumonie qu'on dit, a-t-elle répondu.
Mais elle s'est tout de même levée.
- Laisse-moi, laisse-moi donc. Tu vois bien que tu me mouilles toute. Oh ! Je ne reste pas avec toi. Pourquoi tu tires ?
A ce moment précis le tissu céda. La poche ventrale de la robe béait. Un mouchoir, un tube de rouge à lèvres, un petit carnet tombèrent dans l'eau.
- Ah! non! Tu vois, idiot.
Le drame n'aurait pas été complet si d'autres aventures n'étaient intervenues.
D'abord, de tous les objets perdus, ne furent retrouvés que le mouchoir et le carnet. La perte du rouge à lèvres allait faire l'objet d'amers reproches. Ensuite la pluie s'était mise à tomber.
La pluie atlantique, drue, violente, pénétrante. En une seconde, ils furent mouillés jusqu'à l'os. En marchant vite, en courant sur le sable, Claire perdit une chaussure. On la retrouvera quand il ne pleuvra plus, l'important est de se mettre à l'abri. Alors l'un poussant l'autre, les deux enfants, bien au-delà du phare, pénétrèrent dans une partie de bois et fourrés d'épineux où aucun d'eux ne venait jamais jouer.
Il saisit Claire et lui demanda : - Tu veux bien être ma bonne amie ?
Elle répondit oui mais qu'alors il fallait cesser de parler à Ginou et à Marie-Myriam. Il y eut discussion et Claire admit que Ginou n'était pas en âge d'être considérée comme une bonne amie.
Alors, il l'embrassa sur l'épaule et demanda pardon pour la perte du tube de rouge à lèvres. Elle se laissa prendre à la taille en s'adossant au sapin, puis elle dit :
- Je t'aime.
Lorsque la pluie cessa, les enfants surent qu'ils étaient heureux, mais bien loin, et ils revinrent, la main dans la main, en pataugeant dans l'eau. Ils chantaient, ivres du soleil qui remontrait ses rayons, salés de l'eau qui les éclaboussait. A un moment donné, il dit que le tube était là. Qu'il en était certain. La marée avait apporté des cartons, des flacons vides, des bouts de bois et dans le moutonnement d'algues diverses, de grandes flaques noires.
Après au moins une demi-heure de recherches, le tube n'était pas retrouvé, on était encore plus mouillé, plus frissonnant et complètement recouvert de goudron, de mazout ou de quelque chose y ressemblant très fort, noir, puant, emmerdant.
Pendant que Georges hurlait, gueulait, s'égosillait, s'époumonait, menait grand tapage, Marianne a dit :
- Venez, les enfants, on ne peut pas aller au home comme cela. Il faut prendre un bain. Dieu ! que vous êtes salement arrangés-là ! Qu'est-ce que c'est ce truc, comment va-t-on le faire partir ? C'est très malodorant, c'est même pestilentiel.
Et elle mena les enfants dans la salle de bains, au premier étage.
Ce soir-là, j'ai appris trois choses nouvelles :
Abdel aussi avait une bonne amie, c'était Suzanne, j'ai été triste de voir que je ne l'avais pas su. C'est vrai qu'on ne se parlait plus beaucoup depuis quelques jours.
Une bonne amie, c'est sérieux et ça tracasse et ça vous met dans des situations embarrassantes.
Il y a une différence entre les dames et les filles. Pas seulement les nichons. Les dames ne ressemblent pas aux filles. En dessous de leur ventre, il y a des cheveux.
Un coin de carton glacé dépassant sous l'oreiller attira l'attention d'Abdel. Il s'approcha très naturellement et d'un geste rapide tira une photographie de format carte postale qui représentait Marianne en bikini sur la plage, le bikini réduit à sa plus simple expression devait être de couleur chair car il fallait y regarder de très près pour en voir les limites, c'était très suggestif.
* ** |
Chapitre cinquième Les bijoux....
Elle avança la main pour ouvrir la porte donnant sur la terrasse. Elle fit tourner le vantail sur ses gonds et dit d'une voix sucrée :
- Que puis-je pour vous ?
Elle avait une façon d'articuler qui faisait, à sa bouche aux lèvres épaisses, comme une projection de mille baisers.
Une lueur coquine taquinait le fond de l'œil, elle avait le sein palpitant. Elle semblait vouloir dire qu'elle pouvait faire tant et tant de choses douces quand elle avait envie...
Parole, ça l'excitait que nous soyons deux et elle apparemment seule. Personne dans le jardin, dans le bureau et sans doute dans la maison.
Seymour avait été bien informé.
- Salope de gonzesse, hurlai-je !
Et lui criant tous les mots orduriers qui me sont venus à la tête, je l'ai agrippée par la robe, la main crochetant le sein, c'est par la peau que je l'ai attirée. Ma tête est partie comme un boulet de canon vers son front. Ce n'est pas le baiser qu'elle attendait.
- Elle est sonnée dit Abdel. Le tiroir caisse est au fond, dans le bureau. Et la réserve aux bijoux doit être en haut.
J'ai eu seize ans il y a quelques jours. Abdel et moi, on s'est arrangé avec un condisciple arabe de l'institut.
Nous lui avons demandé de faire venir son cousin, dont il avait parlé souvent, pour qu'il dise qu'il était cousin d'Abdel et s'occuperait de lui pendant les vacances. Ça c'est très bien déroulé et le rastafio n'y a vu que du feu. S'il croit que nous reviendrons, il est de la revue. Abdel et moi, maintenant, on va s'acquitter de notre petite dette et puis la grande aventure. On descend sur la Côte. On a déjà idée de ce qu'on va y faire.
- Donc, Monsieur Ben Soulimane, vous êtes un parent de notre élève Fouacine.
- Oui, Monsieur le Proviseur, son père était le frère de mon cousin et vous savez, en Algérie, la famille a pour nous un sens profond. Quand j'ai su qu'il était ici, alors que moi-même, je réside maintenant à Arras, je me suis dit qu'il pourrait certainement passer les vacances chez nous.
Et c'est alors que ma femme, qui n'a pas pu venir aujourd'hui, comme j'en suis moi-même ennuyé, qui est cousine aussi du frère de l'oncle d'Abdel, vous savez, qui habitait à Bab El Oued, ah? non? vraiment, vous ne le connaissez pas? Donc on a décidé qu'avec nos deux gamins, déjà, ce serait très bien qu'Abdel passe les vacances avec nous et aussi le camarade avec lequel je l'ai vu samedi dernier. Et si tout va bien entre eux, nous demanderons, aux autorités, à les garder avec nous. J'ai un bon boulot, vous savez, avec un cousin de chez nous, là-bas, on travaille chez Jardirama et le salaire est très bon, et on fait des heures supplémentaires, avec mon cousin Ben Saïd, vous connaissez ? non, ah ? tiens, bon. Ils pourront aller au Lycée d'Arras, c'est très bien comme études, enfin je ne dis pas pour ici, mais ce n'est pas la même chose évidemment.
* ** |
Le premier jour des vacances était arrivé et nous sommes partis à toute vitesse dans la voiture de Seymour. Seymour, c'est je crois, le nom du soi-disant cousin, pas plus Soulimane que moi. Qu'est-ce qu'on a rigolé quand il nous a raconté l'entrevue avec le rastafio.
Oui Monsieur le Proviseur par ci, oui monsieur le proviseur par là, et ma femme ceci et mon cousin cela ! Seymour, il est célibataire, il n'a jamais travaillé de sa vie et il habite du côté de la gare de Lens. Son seul travail consiste à manager des équipes de jeunes qui lui rapportent de quoi vivre et rouler dans une belle Mercedes avec des coussins tout mous. Ce soir, on va aller souper avec du champ pour arroser notre sortie et demain il nous expliquera quoi. Il nous a demandé cinquante mille francs pour le service. Cinquante mille francs, pour la liberté, c'est pas cher payé. Et puis, on peut payer en plusieurs fois. Il a dit comme ça, Monsieur Seymour : Du moment que c'est fait pour fin septembre ça va. Alors, nous, bien sûr, ça va.
Abdel, prudent a ouvert et refermé toutes les portes, ayant ainsi vérifié que personne d'autre n'était dans la maison, il m'a aidé à tirer la femme vers le salon intérieur, qu'il n'était pas possible de voir en arrivant par le même chemin que nous. Ensuite, nous avons fermé la porte de la terrasse à clé.
En un tournemain, j'avais forcé le tiroir-caisse du bureau avec une paire de ciseaux qui se trouvait là. J'ai bien essuyé tout partout, c'est rigolo de faire un casse.
Il avait raison, Monsieur Seymour, il y a plus de trois millions. En déduisant les cinquante qu'on lui doit. On est peinards, Abdel et moi. Abdel est en haut, il cherche la cache. Le type où qu'on est, c'est un voyageur en bijouterie nous a dit Seymour.
- Vous verrez, les jeunes gens, c'est facile. La dame est seule toute la journée. Vous sonnez comme deux boy-scouts qui font une collecte pour une œuvre de bienfaisance. Il vaut mieux aller directement à la porte de la terrasse, par derrière, comme ça les voisins ne remarqueront rien, à cause de la haie. Fermez la barrière derrière vous. Il n'y a pas de chien et l'informateur nous a dit qu'il y avait de l'argent en bas, dans le bureau et un stock de bijoux à l'étage mais il ne sait pas exactement où.
Le mieux sera de rentrer en douce en disant que vous avez soif et en demandant poliment pour boire. Elle ne vous le refusera pas. Une fois dans la cuisine, vous sautez dessus, vous la ligotez.
Il y en a un qui va dans le bureau et l'autre cherche les bijoux. Je vous attendrai à l'auberge des 3 Canards, j'attendrai jusque quatre heures et quart.
Il ne nous a pas dit bonne chance ni merde mais ça a bien marché tout de même. J'ai assommé la gonzesse qui se remue maintenant par terre. On a décidé d'agir ainsi parce que, la ficeler comme ça à froid, ça nous semblait difficile, de plus, elle aurait eu vraiment le temps de nous observer, et tout de même, Abdel, on peut le décrire assez facilement. De type Nord-Africain avec des cheveux bien crépus, le teint basané, les lèvres et le nez caractéristiques et toutes autres choses que remarquent les femmes.
- Ça va Abdel, que j'crie.
- Je cherche, répondit-il, et toi ?
- T'occupe, je vais arranger la dame, j'ai le flouze, puis je viens t'aider.
La femme se redresse lentement, elle a une énorme bosse sur le front et son nez est déjà tout bleu dans le haut. Elle n'est pas belle à voir.
- Je vais t'poser une question que j'lui dis.
- Mais qui êtes-vous, que voulez-vous qu'elle chiale.
- On veut les bijoux, t'as intérêt à dire où ils sont, sinon je m'occupe de toi.
- Quel âge as-tu?
- T'occupe, j'ai seize ans; ça t'fait marrer?
Je vois bien qu'elle se rassure à cause de mon âge.
- Tu t'amuses bien avec ton mari que je lui demande. T'es mignonne tu sais. Dans les livres que j'ai lu à 1'institut, apportés en douce par des externes, c'est comme ça qu'ils parlent aux femmes, les héros.
Elle se relève, je la gifle de toutes mes forces, puis je sors mon cran.
Clac, fait la lame en sortant du manche.
D'un coup précis, je déchire la robe à hauteur de la poitrine. Un peu de sang apparaît sur un soutien-gorge dont on peut lire la marque.
La robe est fendue sur trente bons centimètres.
Depuis que je suis à l'institut, je n'ai plus parlé à une fille. Le cours n'est pas mixte et je suis excité par cette situation. Mon souvenir de fille s'arrête à Claire, mon souvenir de femme à Marianne. J'ai regardé sa photo deux ans et demi durant, chaque soir. Est-ce qu'une autre femme est faite comme Marianne. Salope de gonzesse. Avec son man plein de pèze, elle a dû se payer des gigolos. Salope.
- Fous-toi à poil, salope!
- Non, mais vous êtes fous, laissez-moi, enfin !
- Tu te déshabilles ou j'appelle mon copain après t'avoir filé un premier coup d'surin, salope.
Dans ma tête je pense que c'est rigolo.
- Alors, tu t'déshabilles?
Elle fait non de la tête, mais ses yeux rencontrant les miens, elle commence à pleurer doucement. Elle fait glisser sa robe le long de son corps.
Je regarde, tout bête cette noire toison apparue soudain à la place de la traditionnelle culotte. Oh ! Ça alors, elle ne porte pas de slip.
La robe continue à monter, apparaît le soutien-gorge, balafré, souillé d'un peu de sang.
Je la gifle à nouveau, sans rien dire, elle vacille et je remets ça. Elle roule à terre, elle a peur.
C'est rigolo.
Dominée, frappée, humiliée, elle pleure, je me penche et j'arrache le morceau de vêtement qui lui reste. Elle est nue. Elle voudrait crier. Elle n'ose pas, elle a compris que je l'égorgerai aussi sec.
Je viens près d'elle, qui se redresse à nouveau, très près.
- Partez, dit-elle d'une voix éteinte, s'il vous plaît, prenez tout et partez.
Avec mon poignard, je la pique doucement à la poitrine. Et de la main gauche, je crochète ses cheveux. Je tire sa tête vers moi.
- Ouvre ma culotte et sors ma bite, sale pouffiasse.
J'avais lu une bonne description d'une affaire de ce genre dans SIS.
Elle fait non, non non de la tête.
Dans SIS, elles font toutes quelque chose au prince. Moi, j'aurais bien voulu qu'elle me le fasse. Je ne sais pas bien demander, je ne sais pas tout à fait de quoi il s'agit. Serait-ce possible qu'une femme puisse aimer toucher ça, le mettre en bouche, amener l'humeur à s'en échapper. Je n'ai jamais bien compris toutes ses descriptions qui sont toujours à la fois trop précises et pas assez détaillées.
Puis ses yeux me quittent un instant et c'est comme Noël dans son regard.
Je plonge le couteau dans sa gorge. Salope de gonzesse.
A la vitesse de l'éclair, comme Mac Carthy dans le film, l'arme à la main, je me retourne et je fonce. Dans le fond de la pièce, la porte s'est ouverte et une dame est entrée qui va crier.
Elle n'en aura jamais eu que l'intention. C'est rigolo, je la chope en pleine vitesse, pointe en avant en plein dans le nombril. Je tire, j'ouvre de bas en haut. Une giclée de sang m'asperge partout.
Sauf dans les livres, je ne savais plus qu'il y avait des femmes dans la vie des hommes. Et voilà qu'en une seconde, je venais d'en tuer deux. On devrait les tuer toutes. Je la retrouverai un jour. Je la tuerai. Ou je lui demanderai pardon. Ou elle me demandera pardon.
Poussant les deux enfants l'un derrière l'autre, Marianne grimpe quatre à quatre les marches.
Ils auraient au moins pu mettre une salle de bains en bas, pense-t-elle, ce n'est vraiment pas pratique. Bien entendu, c'est plus agréable d'être ici qu'à la caserne, mais, c'est fatigant. Les gosses sont remuants, cette année.
Cela fait cinq ans que Marianne vient à la Sapinière, elle y était venue, comme ça, à quinze ans, pour voir comment on fait pour être monitrice, et l'ambiance lui avait bien plus. Et Georges, le sous-directeur en saison, était d'un commerce agréable. Il lui faisait un brin de cour. Les autres monitrices, et les moniteurs étaient eux aussi, sympathiques. Peu cependant revenaient plus de trois fois. Vers la vingtaine, quelques-uns revenaient en couple.
Ce soir, elle prenait une soirée de repos. Déjà elle avait passé un corsage bouffant, à fleurs et une minijupe tout à fait sexy. Très maquillée, elle venait de chausser de superbes escarpins à
talons aiguilles, et allait descendre danser à Royan.
Elle préférait aller jusqu'à la ville, elle y descendait avec Marthe qui travaillait à la cuisine. Elle avait une deux-chevaux. Marianne revenait avec un coquin plein d'illusions ou en auto-stop si d'aventure le temps était beau et clair. De nombreuses voitures de campeurs passaient à proximité de l'établissement.
- Ah là là! Vous en faites de belles vous deux !
- Mais, Moiselle, on n'en peut de rien s'il a plu.
- Je ne parle pas de la pluie, Claire. Regardez un peu comment vous êtes arrangés avec ce goudron tout noir.
Elle pousse la porte de la salle de bains et pendant qu'elle ouvre les robinets de la baignoire, elle envoie les deux enfants chercher du linge propre. Elle descend à la cuisine, cherche dans les armoires et remonte avec du savon mou.
- Allez hop! dépêchez-vous, déshabillez-vous et plongez là dedans. De la main, elle tourne dans le liquide et ajuste la quantité d'eau chaude et d'eau froide qui coule. La baignoire se remplit lentement, à grands fracas.
Le garçon et la fille se sont déshabillés, les vêtements sont jetés sur une chaise. Les chaussures sont...
- Claire, où est l'autre sandale ?
- J'sais pas, Moiselle. On est revenu comme ça, vite, à cause de la pluie.
- Bon, grimpe dans le bain.
Le garçon est allongé dans la baignoire. Seule, sa tête dépasse de l'eau. Claire toute nue le regarde. Elle penche la tête à droite et fait comme un sourire. Tout à coup, ce n'est plus la gamine turbulente dont on a mille fois aspergé le corps de sable et d'eau. C'est surprenant, sa poitrine ne ressemble pas à la poitrine de Ginou ou des autres filles. C'est vrai que depuis quelques jours, elle porte un maillot de bain d'une pièce comme les grandes personnes un peu trop fortes. C'est vrai qu'elle a des petits seins naissants.
Un sourire, sans doute une image fugace du passé traverse Marianne. Elle voit alors les vêtements abandonnés, n'importe comment.
Les gosses !
Et de ranger en deux petits tas séparés, ce qui est à l'un et ce qui est à l'autre. La petite culotte rose, avec une fleur, de Claire, au-dessus. Marianne a gardé des culottes blanches jusqu'à quinze ans. Elle aussi, c'est quand elle est venue ici, à la colonie, qu'elle a porté pour la première fois une culotte de femme.
Ils sont mignons comme tout, lui dans son eau, elle debout à côté, femme, mère, fille, fiancée, éternelle.
Alors elle écarte les jambes et d'un geste rapide, elle est assise dans l'eau, en sens contraire du garçon.
- Claire! Tu mouilles toute la salle de bains.
- C'est rien Moiselle, et de se chahuter l'un l'autre en tapant dans l'eau, en se poussant, en se tirant.
- Lavez-vous ! Laids que vous êtes !
Marianne saisit la bouteille de shampooing et versant du savon dans ses mains en conques s'approche de Claire. Elle lui masse vigoureusement le crâne et fait mousser le mieux qu'elle peut.
Des rigoles se forment, atteignent les sourcils, glissent sur les joues. Claire plonge la tête dans l'eau et la ressort face au garçon tout ébahi. La fille et la femme sont maintenant complices d'un jeu de charme. Les petits cris et les sourires sont des secrets que le garçon ne saisit pas.
L'eau, il Y en a partout, plus encore par terre que sur le corsage de Marianne. Dans quel état est celui-ci !
C'est une loque mouillée tenue par deux élastiques qui se distendent.
D'un mouvement énergique, Marianne ôte son corsage et le tord, l'essore avant de le lancer près de la porte d'entrée de la salle de bains.
Quand elle se retourne, en face d'elle, il y a deux grands yeux ronds, des cercles immenses qui mangent tout un visage.
La bagarre a éclaté bêtement comme toutes les bagarres. Abdel, on ne sait pourquoi, a été changé de dortoir. A l'annexe, c'est épatant, on dort à quatre dans une chambre, deux garçons et deux filles. Ce sont deux lits à étage, poussés contre chaque mur, la fenêtre dans le fond et une armoire face à la porte. Les valises sont sous les lits et sur l'armoire - les deux valises d'Abdel.
Il parait qu'une nuit Abdel était avec Suzanne dans le débarras où l'on range les balais et les seaux, Je ne sais pas ce qu’ils y faisaient, moi, j’ai dit à Monsieur Georges :
- La nuit, je dors.
Mais à Madame Marianne, j'ai tout de même dit qu'Abdel avait de drôles de regards envers Claire et aussi Ginou. On dormait à quatre, Claire et Ginou, à droite, Abdel et moi, à gauche.
Maintenant, dans la chambre, nous ne sommes plus que trois. Abdel est parti dans la seule chambre du rez-de-chaussée et a surpris tout à l'heure un gus qui aurait, comme on pourrait le croire, tâché d'aller dans une de ses valises.
Abdel, ses valises, c'est son trésor, sa vie. Il y chipote sans arrêt, en catimini, et ne montre rien à personne. Ça les angoisse. Moi, je connais Abdel et je sais qu'il n'y a que des livres et ceux qui croiraient que c'est des livres olé olé, ils se trompent. Abdel, il est sérieux, il veut devenir ingénieur. Ingénieur des ponts et chaussées pour faire une route qui va jusqu'en Algérie.
De moi, on disait :
- C'est un bon petit diable.
Mais Abdel, il disait que le diable c'est Satan. Et que Satan, n'est pas encore aussi malfaisant que la vacherie gratuite, comme celle par exemple qui fait qu'il y a des enfants comme lui et moi qui savons que Maman Humain, c'est pas une vraie maman, J'aurais bien aimé avoir une maman comme Madame Marianne; j'aurais dormi avec elle. On aurait eu des petits frères et des petites sœurs, des vrais, rien qu'à nous. Pas des enfants qu'un jour un papier transvase ailleurs,
Abdel, des fois, racontait des choses que je ne comprenais pas bien. Il disait qu'il n'y a que des cons, que la notion du bien et du mal n'existait pas, au paradis terrestre, entre le Tigre et l'Euphrate, que les Français n'étaient pas nos amis et qu'ils nous avaient recueillis pour nous faire travailler à leur profit, qu'on serait toujours des minables. Et quand il serait ingénieur, quand la route serait finie, Abdel, il disait que tous les Arabes viendraient en France et qu'alors les Français seraient obligés d'être gentils avec eux.
C'est pour des paroles comme ça qu'Abdel avait des bagarres. Tous les Français ne sont pas contents quand on leur dit qu'ils sont cons. Alors ça finissait par des gnons et des uns qui criaient
La France aux Français» et des autres qui hurlaient « Mort aux Juifs ».
Un surveillant recevait un coup de poing qui ne lui était pas destiné et c'est lui qui hurlait « Bande de salauds, vous êtes tous des cons ».
Un orphelin de guerre criait « Vive l'armée» et un fils d'on ne sait qui voulait casser la gueule au pied-noir.
Il y en avait un de pied-noir, un gentil comme tout, blond comme on ne peut pas. Mais son accent le trahissait. Ses parents avaient été massacrés par des agitateurs politiques mais d'autres disaient que c'était l',OAS qui avait liquidé un jaune. Je ne comprenais pas bien tout cela et je laissais faire Abdel. De toute façon, Abdel, c'est pas un con.
C'est le quatorze juillet, alors, on a relâche comme disent les moniteurs. Cela veut dire que les enfants peuvent aller à la plage, mais pas dans l'eau, peuvent aller en promenade seuls, mais pas sur les routes qu'on a désignées comme interdites, peuvent aller près des boutiques du camping voisin, peuvent recevoir la visite de parents et amis. Tout le monde doit être rentré à cinq heures.
Seulement les grands, inutile de préciser.
Grâce à moi qui suis dans les grands et parce j'ai ma monitrice personnelle, Marianne, j'ai pu obtenir que Claire puisse passer son dimanche en dehors.
Elle porte une belle jupe plissée bleue, un chemisier blanc, des socquettes blanches et des sandales noires vernies.
Sa démarche est vachement élégante et je suis très fier d'elle.
Avec Abdel, on n'avait pas entamé notre capital, j'ai demandé qu'il me donne ma part.
D'abord, j'ai payé une glace à Claire. Une vraie glace, dans une vraie pâtisserie qui se déplace de plage en plage. Les gâteaux, les friandises et les glaces sont sous un comptoir frigorifique, derrière une vitre. On voit ce qu'on choisit et on peut s'asseoir dans le salon aménagé derrière le poste de conduite de la camionnette.
J'ai demandé à l'Italien. C'est marqué GLACES LUIGI. J'ai demandé une énorme crème glacée avec une montagne de chantilly; elle en a eu jusque dans les cheveux.
J'ai appris qu'elle avait réussi, à l'école, mieux que moi, j'en ai été content pour elle.
Nous sommes allés vers les campings. Il y avait de l'animation pour la fête. Des montreurs de tours, des marchands de frites, des tirs forains, un petit manège avec des poneys. En marchant, je regardais la poitrine de Claire, sous son chemisier. J'avais envie de la toucher. Claire regardait des poissons dans des bocaux en guise qu'aquariums, des poupées gigantesques avec des fanfreluches de toutes les couleurs, des poteries et des cuivres. Elle riait d'une passante qui se tordait le pied, d'un chien qui jappait.
A une terrasse en bois avec des parasols, j'ai commandé une bière et un orangina. On voyait bien que c'était la fête, toutes les Brigitte Bardot, campeuses environnantes, arrivaient, parées comme de jolis présentoirs à sucreries. Coiffures élaborées, maquillages chies, hauts talons, un peu comme notre Marianne.
Claire, ma Clairette, Marianne, ma marionnette. Eh, c'est gag ça!
J'ai fait durer un peu mon verre pour jeter un coup d'œil sur les filles. Quand il y en a une qui est passée trop près de nous avec une salopette moulante qui lui faisait un cul qui va à gauche et à droite, Claire a dit:
- Viens, on va par là. Et nous nous sommes levés.
Elle a un peu déchiré sa jupe dans des ronces, lorsque nous avons pris un raccourci pour aller voir ce qu'ils installaient pour le feu d'artifice car, ce soir, il y a un feu d'artifice.
Claire a été heureuse lorsque je lui ai dit qu'elle avait de beaux yeux et qu'elle marchait divinement, qu'elle était souple comme une liane. Elle a encore été plus contente quand je lui ai dit qu'elle était la plus jolie fille de son âge.
- De mon âge ?
Et elle est devenue triste pendant un moment.
Je suis très fier que tu sois mon amie, lui ai-je dit et je l'ai embrassée sur la bouche.
Chapitre sixième
LE SCOOTER
Devant le cadavre de la femme, Wilson eut un haut-le cœur. Du sang partout dans la pièce et comme une scène de film d'horreur. Mais ce n'était pas du cinéma. Quel carnage ! D'après le légiste, le meurtrier aurait tiré après avoir introduit l'arme dans le vagin de la femme. Un sauvage ? Quelque chose à voir avec tous les auteurs des attentats, que toutes les polices de France recherchent ? Ce qui est curieux, c'est cette impression de déjà vu qui tracasse Wilson.
Et ce n'est pas le signalement de cette femme, recherchée par la police pour être entendue sur différentes affaires de terrorisme, non, c'est autre chose qui turlupine le commissaire Wilson.
D'autorité elle place mes mains autour de sa taille et, mon porte-documents coincé sous un bras, nous démarrons.
Au début, je m'accroche vraiment. Le voyage va se terminer dans le caniveau. Je suis paralysé de frousse. Mais bientôt, la douceur de sa peau, à travers la fine étoffe, me change les idées.
Sous mes mains, je sens jouer ses muscles fermes. De si près, je reçois des bouffées de son parfum, et je distingue jusqu'aux racines sombres de sa blonde chevelure.
C'est la première enquête que je mène en y pensant si peu. Déjà dix-sept ans que je suis dans la police et c'est une affectation provisoire, ici, à Soissons. C'est la première fois que je quitte Paris. Je n'ai jamais désiré quitter les rives de la Seine. Ici, on dirait que ce n'est pas la France. Je n'ai jamais, non plus, quitté ma femme. Huguette, je l'aime bien et nous avons fait une bien belle fille. On l'a baptisée Martine, et nous étions d'accord tous les deux pour cela, et puis voilà maintenant que j'apprends que Martine, elle, n'a jamais été d'accord.
- C'est vrai, Monsieur Wilson, Chantal elle s'appelle Martine ?
La jeune personne qui me pose la question se retourne et j'ai bien peur. Je ne me fais ni au scooter, ni au fait de me laisser mener par cette gamine.
C'est arrivé bêtement. Quand j'ai annoncé à Huguette, à table, que j'allais être muté provisoirement à Soissons, Martine s'est écriée qu'elle avait une bonne copine de classe dont les parents habitaient à l'entrée de Soissons et avaient une maison immense. Un vrai château.
C'est un accueil très chaleureux qui m'a été réservé.
Monsieur et Madame Delmelle ont été charmants. Ils ont mis à ma disposition une chambre et une pièce ravissante, meublée en bureau, dans leur magnifique gentilhommière.
- Pour quatre mois, vous serez très bien ici. Et vous ne nous êtes pas du tout inconnu, vous savez, me dit Madame Delmelle. Notre fille parle tellement souvent de la vôtre et du métier de son papa. On n'a pas tous les jours un commissaire dans ses relations.
- Adjoint, Madame, seulement adjoint.
C'est ainsi que je me suis installé mi-mai chez les Delmelle.
Je travaille la semaine à Soissons et si le service le permet, je remonte à Paris le week-end.
Le plus souvent, le remplacement du commissaire Pinaud est simple : des rapports administratifs, quelques petites affaires de vol et grivèleries, des disputes entre voisins, une bagarre de café, quelques accrochages antomobilisticolériques mais rien de bien sérieux.
Trop vite dit, hier, j'ai eu tout le sérieux que je ne souhaitais pas. Un meurtre.
Voilà ce que pense Wilson, qui a l'air de rêver en regardant à travers la vitre. Comme c'est loin déjà ce séjour à Soissons.
Quinze ans ! Que le temps passe. Qu'est-elle devenue, Sophie ?
Aujourd'hui, qui est-elle ? Une femme mariée, heureuse en ménage ? Et son mari ? Sophie a peut-être, comme Martine, un joli petit garçon aux boucles blondes...
A l'extérieur, pas d'indices, à l'intérieur, pas d'indices. Le carnage. Et pourtant du déjà vu. L'angle spécial de la jambe et de la cuisse de la victime.
- Déshabille-toi, dit-il durement.
- Te tracasse pas, traînée, t'auras un p'tit cadeau. J'ai de l'argent, tu sais, minable, combien tu veux hein, combien du veux ?
Dis-le, ton prix, c'est le prix d'une passe rue St Denis, ça te va ?
La femme ne répond pas. En recevant l'homme chez elle, elle savait qu'elle avait commis une faute grave, mais après la réunion l'autre jour, à Lyon, il avait eu l'air si gentil, si amoureux d'elle, il avait dit des mots agréables, des mots si peu habituels dans cette bande... quelle bande ? Elle avait cru en venant à eux que le monde allait changer, que les politiciens plieraient, que ce serait meilleur... et puis ici, tout à coup, comme la folie en lui. Elle ne dit rien.
- Je ne te conviens pas ? Je ne suis pas assez chic, pour toi ?
Il faut des branchés, à Madame ! hein ? C'est pas assez pour une poule de luxe, hein. Il sort frénétiquement tout l'argent qu'il a dans les poches et le lance à ses pieds. Elle ne cherche même pas à regarder. Elle semble abattue et tente de le convaincre.
- Partez tant qu'il est encore temps, j'oublierai tout ça, je n'en parlerai à personne.
Il dégaina son arme et lui pointa sous le nez. - Fous-toi à poil ! Traînée !
- Non! Non crie-t-elle, recevant des gifles à toute volée. Elle veut s'enfuir, il la rattrape et selon la vieille méthode de Sidi, il lui luxe le genou pour qu'elle ne puisse plus s'encourir. Et il la frappe à nouveau, du poing cette fois. Elle s'écroule avec du sang au coin de la bouche.
On dirait que je lui ai cassé une dent, pense-toi!. Et il la regarde, sans pitié.
Recroquevillée, elle se déshabille lentement et ce n'est pas du tout ce qu'il voulait. Il ne regarde même pas son corps, il la pousse, elle tombe, il s'en fiche, ouvre sa braguette, extirpe son outil et lui pointe à l'entrée du vagin, il va la perforer, la déchirer. Elle ferme les yeux.
Qu'est-ce que c'est, ces salopes qui vous laissent en plan, qui ferment les yeux sur leur petit cinéma.
Alors merde ça ne va pas, rien ne vient. Elle ouvre les yeux. Pourquoi ouvre-t-elle les yeux, les gardant clos, il aurait pu croire qu'elle n'avait rien vu et jouer les durs magnanimes.
- Tiens, j'te laisse pour les aut' cons du groupe, allez salut !
T'es trop conne.
Mais, elle ouvre les yeux, elle voit et en plus elle dit :
- C'est de ma faute hein? Je n'aurais pas dû vous faire monter.
De sa faute ? Connasse, grognasse, sale conne, il prend le P38 et lui colle le tube à l'entrée du vagin. Elle se rend compte qu'il va tirer. Il tire.
Je passe et repasse les derniers événements dans mon cerveau, je cherche dans ma mémoire où et quand j'ai déjà vu un cadavre dont le genou était ainsi luxé. Je ne vois pas. Tant pis !
De toutes façons, si je ne peux pas applaudir, je ne suis pas trop fâché. Bien sûr, un meurtrier court les rues mais celle qu'il vient de tuer ne méritait guère mieux comme sort. Déjà recherchée en Allemagne et en France pour des participations à des attentats ayant causé des pertes en vies humaines... Vingthuit ans, encore une enfant presque. Elle a été la petite amie d'un ancien de la bande à Baader. Elle a vendu des objets pour le Tiers-Monde dans l'organisation Ixwam, elle a distribué des tracts dans les universités. Elle a même fait des conférences de presse pour défendre Alfonso Prerugez, avec un autre ami, amant ? elle a fondé une radio-émetteur clandestine, les radios libres comme ils disent! Il n'y a pas de doute qu'elle a participé au GCI de Versailles. Ses empreintes ont été retrouvées sur et dans deux voitures qui ont explosé. La seule chose dont on était pas vraiment certain, militait-elle pour l'extrême-droite ou pour l'extrême gauche ?
Quelle est la différence d'ailleurs, le savent-ils eux-mêmes, ces jeunes déboussolés ?
Curieuse époque où ce sont les enfants de notre bourgeoisie qui perdent les pédales. Les uns se droguent, les autres jouent à la guerre. Et tuent vraiment.
C'est un jeu de cons, la guerre.
Un inspecteur fait des photos. On enlève le corps dont la silhouette est tracée à la craie, sur le sol.
De Soissons, l'enquête m'a mené aujourd'hui, à la villa voisine d'une colonie de vacances. Les Cèdres, annonce un grand panneau peint.
Je n'ai guère d'éléments et je ne crois pas aux hasards et bonnes fées qui aident la police. Je ne suis vraiment pas heureux d'avoir hérité de cette affaire. Normalement, je m'en allais dans trois jours. Le Principal de Soissons, revenu, reprenait ses fonctions et je rentrais à Paris. Un retour souhaité et un peu regretté... mais il était temps tout de même, j'aurais fini par oublier qu'elle avait l'âge de ma fille.
Il n'y a que des enfants qui viennent aux Cèdres, une annexe de la colonie voisine. Une œuvre qui s'occupe des orphelins, des abandonnés, des placés. Encore de pauvres gosses jetés à la poubelle de notre société. Mais un jour on est surpris : le feu, puis l'incendie prend dans la poubelle et aura-t-on des pompiers assez qualifiés pour l'éteindre.
C'est tout de même improbable qu'un jeune enfant ait assassiné ces femmes de cette manière.
Et pourtant ?
Et si c'était comme ça ?
Et si quelque chose s'était produit ? C'est vrai, il faut bien qu'il se soit produit quelque chose d'anormal... si tant est qu'un vol avec agression à main armée est une chose normale... le hold-up est compréhensible, mais les meurtres ? Pourquoi ? Qui cette cuisinière connaissait-elle ? Un homme du pays ? Et pourtant, non, un homme du pays eut agi autrement. Enfin, je crois; vivement Paris!
Et comment un meurtre dans la banlieue de Soissons peut-il être relié à ce pays de vacances en côte atlantique ?
Un des adolescents qui sont venus ici lors de la dernière colonie ?
- Bonjour, dis-je au couple qui est venu à la porte.
- Je viens vous voir pour une pénible mission, je suis de la police, Wilson, détaché à Soissons, et il y a eu assassinat avec hold-up. Une des personnes tuées est Madame Marthe Degenevoix.
- La cuisinière ?
- En effet, nous avons appris qu'elle était cuisinière dans ce refuge d'enfants.
Raymond Malefroid me rejoint, nous entrons.
Il est impossible de prévoir les séquelles morales, mentales, psychiques laissées par un sentiment de frustration chez un enfant. Est-il crédible qu'un enfant ait commis un hold-up puis un assassinat ?
Georges Delbove répond à quelques questions. Des enfants entrent et sortent, ils sont ceux qui attendent le dernier départ, le seize septembre, après, le silence tombera sur la villa et sur le home. La région se calmera et les gens de par ici retrouveront pour huit mois l'atmosphère des villages de bord de mer d'autrefois.
C'est quoi, un enfant ?
Jules Wilson, oui, Jules, nom célèbre dans la police, difficile à bien porter avec un patronyme d'apparence britannique et encore plus en jouant les jeunes premiers, résidait provisoirement chez les Delmelle.
Il s'y plaisait bien, dans une ambiance feutrée et agréable.
Souvent, Monsieur Delmelle lui propose de déguster quelque vin ou liqueur soigneusement sélectionné. Le policier qui d'ordinaire s'imposait un régime assez frugal, d'où étaient strictement bannis vins et alcools, faisait ici joyeuses exceptions.
Après le moment passé à la bibliothèque avec Monsieur Delmelle, le commissaire aurait voulu monter à son bureau mais c'était sans compter la douceur de Madame Delmelle qu'on ne pouvait manquer de saluer, et à laquelle il fallait faire conversation, agréable, et à son diable de fille, une enfant de dix-sept ou dix-huit ans, qui tournait sans cesse autour de lui. Dans les escaliers, c'étaient frôlements, main fugace qui s'accroche parce que la jeune personne glisse, et puis le scooter.
Ah! le scooter!
Les deux seins de Marianne avaient jailli dans la pièce. Il n'y avait plus qu'eux, seulement deux globes extraordinaires accrochés à sa poitrine. Le garçon avait couru des jours et des jours d'été près de la jeune femme, avec les filles et les gamins de la colonie. Elle les avait menés de train en plage, de réfectoire en dortoir, de cour de récréations en salle de jeux, elle avait été présente partout, en jeans et en pull, en blouse et en jupe gitane, en pyjama et en robe de nuit, en minijupe et en blouson de cuir, en maillot une et deux pièces. Elle était la monitrice. Elle était gentille, souriante et asexuée.
Elle s'avança vers le bain. Elle fit un sourire éblouissant au garçon et à la fille qui stagnaient maintenant dans l'eau mousseuse et sale.
- Eh bien, dites donc, ça n'a pas l'air de s'en aller tout ce cambouis qui vous souille. Nous allons faire autrement, c'est pas possible de rester dans cette eau qui devient plus noire que vous. Sur les bords émaillés, une traînée grasse, collante de mazout s'est installée. Claire fait pour le mieux, en jouant et en frappant l'eau, avec des bouts de savon et une brosse pour enlever ces résidus de pétrole, mais la brosse se salit, et pousse la crasse plutôt que de l'enlever, et le savon ne sert pas à grand’chose.
- J'ai bien fait dit Marianne de prendre du savon mou. Avec ça, la saleté partira, mais ça va sûrement piquer un peu, et il faudra plus d'énergie que vous en mettez. Je vais en prendre un sous la douche et puis l'autre videra la baignoire pendant ce temps, et la nettoiera. Si on se dépêche, on pourra encore aller au réfectoire, sinon, il faudra se contenter de tartiner, ici à la cuisine. Et Madame Marthe est déjà partie.
Elle attrape Claire sous les aisselles, la soulève et l'emporte dans le coin où se trouve la cabine de douche. Cette fois, Marianne est mouillée tout entière. En riant, faisant grand tapage, les deux filles se tournent et voient le garçon dans le bain.
- Eh bien, l'ahuri, au boulot ! On a dit que celui qui restait là, nettoierait l'émail. Tiens, regarde, il y a de la poudre à récurer de ce côté. Il y a un torchon. En avant, mon vieux, un garçon, cela doit aider aussi.
C'est entendu, un garçon, ça doit aider.
Mais le climat de cette salle d'eau s'est brutalement transformé, pour lui. Il y a un instant, il y avait sa monitrice et sa copine. Maintenant, il Y a ces deux collines de chair mouvante devant ses yeux, et curieusement, insidieusement, comme c'est curieux ! ces petites pointes, spéciales dans une couronne qui fait à la fois le milieu et le sommet de ces hémisphères, ont l'air de bouger par elles-mêmes, de grandir, de durcir.
Dans l'eau, sous le couvert de la mousse et de la saleté, quelque chose se passe, incontrôlable. Le garçon, de la main se tâte, oui, pourtant, c'est bien lui. Dans sa main, une tige de chair immense, énorme, démesurée, inconnue, toute droite, toute rigide se dresse, si tendue qu'elle semble prête à éclater. Il serre très fort. Elles ne peuvent pas voir. Quelque chose de violent se passe et rouge, tout rouge, puis pâle, très pâle, le garçon regarde et l'eau du bain, et les filles sous la douche.
L'eau tiède ruisselait sur la peau soyeuse de Marianne. Complètement trempée, les cheveux pendants, la jupe entièrement imbibée d'eau, Marianne avait retiré ses derniers vêtements. La minijupe et un slip rose chair étaient devant la porte, sur le carrelage, à côté des chaussures. Elle s'était mise sous la douche avec Claire et massait celle-ci vigoureusement avec ce savon mou qui poissait les doigts. L'eau dégoulinait sur elles deux et semblait s'attarder dans de mystérieux replis du corps comme pour mieux le pénétrer avant de tomber en fines gouttelettes sur la mosaïque avec un petit bruit joyeux. La plus grande souriait à cette caresse et de ses longues mains effleurait les rondeurs de ses seins, l'étroitesse de sa taille et le galbe de ses hanches. La vie était belle, elle était en pleine forme. Sur la plage, depuis cinq ans qu'elle venait là, elle avait pu voir monter dans le regard des garçons des ondes de désirs. Elle aimait s'amuser et s'en amuser et sous des dehors très libres, elle était une jeune fille sage. On lui avait appris à dire bonjour, pardon, veuillez m'excuser, s'il vous plaît.
A la caserne, elle se dessalait comme on disait, mais du regard et du langage seulement. Elle ne permet rien. Ou du moins, très peu. Dans la dune, il y a depuis l'année dernière Georges qui se fait plus assidu. Georges est célibataire. Il est gentil sous de rustres dehors.
Il bouscule les enfants mais explique que c'est pour ne pas les dépayser qu'il leur parle durement, presque grossièrement quelquefois. Georges lui a dit qu'elle avait de belles cuisses et lorsqu'elle s'est installée, la semaine dernière sur la toile pour bronzer, à l'abri du regard des promeneurs, il est venu s'asseoir à côté d'elle. Simplement. Il ne l'a pas touchée. Il lui a dit qu'elle avait de beaux seins. Jamais elle n'avait été nue devant un homme.
Georges s'est déplacé en parlant, puis s'est mis le dos contre un tronc d'arbre, les jambes tendues. Comme ça, en parlant elle s'est retrouvée allongée, sur le dos, la tête sur le haut des cuisses de l'homme. Un frisson l'a parcourue et Georges, la main gentiment posée sur son sein lui a dit :
- Viens, tu vas prendre froid.
Et elle s'est rhabillée, tout simplement.
Pourquoi pense-t-elle à Georges ? Pourquoi a-t-il cru qu'elle avait froid ? La tête posée sur sa cuisse, elle avait senti comme un tison enflammé sur la nuque et se relevant, elle avait vu une bosse anormale dans le short du moniteur. Déjà lorsqu'elle allait danser, elle s'était étonnée de cette sorte de transformation que l'on sentait tout à coup chez le cavalier qui vous enlaçait.
Pourquoi, ici dans cette salle de bains, pense-t-elle à Georges ?
Elle en est remuée. Il y a comme une bête qui lui dévore le ventre, les pointes de ses seins sont durcies. Il y a ce garçon, dans la baignoire, troublant avec son regard, fixe tout à coup, puis ce grand frisson qui l'a habité, il y a un instant.
Elle l'avait remarqué bien qu'elle lui tournât le dos.
Elle se mit à savonner énergiquement Claire et se passa les mains emplies de mousse sur le corps, sur ses muscles de sportive accomplie.
Alors, elle lâcha Claire et se retourna. Son regard accrocha celui du garçon et elle lui dit:
- Tu n'as encore rien fait, Claire va le faire avant de s'essuyer, viens ici maintenant, c'est à ton tour.
Le juge d'instruction parle avec Wilson.
Un policier prit la place de la victime. Comme rien encore n'avait permis l'arrestation de l'assassin, le juge mena l'affaire de telle sorte que l'on ait des chances d'imaginer quel genre d'homme il pouvait être et les détails présumés qui feraient pencher l'enquête d'un côté ou de l'autre.
Wilson est rêveur...
D'autorité elle place mes mains autour de sa taille et, mon porte-documents coincé sous un bras, nous démarrons.
Au début, il s'accrochait par pur instinct de conservation, ensuite, pour le plaisir de la sentir, de la serrer.
De si près, il reçoit des bouffées de son parfum.
Roule-t-on encore en scooter aujourd'hui ?
Le temps est passé de bien des choses depuis cette enquête lorsque j'habitais chez les Delmelle. Cela a été mon premier vrai échec pense-t-il, jamais on a retrouvé les malfrats. Ils étaient deux, ils étaient bien conseillés et certainement le meurtre n'avait pas été prévu. Ils avaient dû être surpris par cette dame Degenevoix, Marthe Degenevoix. Tiens, le nom lui revient, si longtemps après.
Chapitre septième
GEORGES
Il paraît que je suis Libanais.
C'est Abdel qui m'a dit ça. De toute façon, ça m'avance à quoi ?
- Tu es, dit-il, d'un village pas loin de la frontière syrienne. Je l'ai lu un jour sur les papiers qui traînaient chez nous, quand Papy avait tout foutu par terre, tu te rappelles, non ?
Il paraît que t'as pas de père et pas de mère. C'est pour ça qu'ils disent que tu es apatride. C'est un bédouin qui t'as amené, trouvé disait-il sous les décombres d'une cabane bombardée, on ne sait même pas par qui, mais comme tu avais des vêtements qui venaient de France, ils t'ont fourgué à l'ambassade.
Ça m'a chagriné que ce con me dise cela. Pourquoi j'aurais pas de mère moi ? J'suis tout de même pas de la génération spontanée !
C'est mon copain Abdel, mais là, y m'énerve. Et quand on m'énerve, maintenant, je file un coup de boule. C'est un truc de Turc. Faut pas rire, c'est vraiment Mustapha qui m'a expliqué la technique. Et ça marche très bien.
Ça fait un an qu'Abdel et moi, on fait des casses. Le hasard de nos pérégrinations nous a amenés aujourd'hui à Rochefort.
- Tu sais dit-il, on n'est pas loin de notre ancienne colo. Tu te rappelles ? Il Y a seulement trois ans tu sais. Tiens, je vais te dire :
- Coco, depuis que nous sommes partis de là, il Y a comme le malheur sur toi. Je t'aime bien, mais un jour tu devras me dire tout de même. Qu'est-ce qui s'est passé, là-bas ?
- T'occupe, je vais bien, d'ailleurs pour te prouver, je mets
la chignole en route et on va se balader par là.
- Comment ça ?
- Ben viens, on va y aller faire un tour, c'est pas loin.
J'crains pas. Qu'est-ce que tu t'fais pour des idées. C'est pas parce que, quand on est môme, on a une aventure qu'on devient bigleux.
- J'dis pas, avoue tout de même, t'as descendu deux ardoises. - D'ac, mais, qu'est-ce que tu veux ? Elle m'avait reconnu la vieille.
- T'es sûr que t'en fais pas un peu de trop ?
- Merde, laisse-moi rouler. Tiens, plutôt lis-moi ce que ce clodo t'a donné à la planque.
Nous venions de Lorient la semaine dernière. On les a pas encore lus. C'est important peut-être, ça ne te botterait pas, toi, de travailler en organisation. D'après ce qu'ils disent ça marche leur truc et on fait du pognon.
- Ouais, p'tet' mais rappelle-toi, nous étions embauchés dans l'organisation de Seymour, c'est toi qui n'a pas voulu qu'on lui donne les cinquante qu'on lui devait.
- Eh! Il n'avait qu'à nous attendre. Où c'est qu'il est filé ?
Il est certain que je ne suis pas chaud pour jouer les comités de soutien à des « Rote Fraktion » et tout ça et ferme ton carreau, ça sent les moules ici.
- Vraiment ?
C'est vrai qu'un vent frisquet souffle sur Rochefort et qu'un relent d'odeur de moules et d'algues imprègne l'air.
- Et si on partait ?
- Ben où ça ?
- Toi, en Algérie, moi, au Liban puisque ce serait de là que je viens.
- Ouais, Coco, fait Abdel, sceptique. Ouais. Allez roule, on va déjà aller par là, ça va nous faire un peu de vacances. On bouffera à Royan.
J'enclenche les vitesses et je démarre en souplesse. Le paysage est calme, le ciel est gris. Quelques oiseaux de mer lancent des criaillements qui m'énervent.
- Au poil les prospectus dit Abdel, écoute :
" Détruis tout puisque le bien et le mal détruits font les mêmes décombres », et le reste est là l'avenant Coco, pas rigolo, vraiment ce Monsieur Bouriach, mais ça d'accord, il est propalestinien, mais, qu'est-ce qu'on a à en foutre.
Pendant qu'il roule tout de même il répond à Abdel :
- Mais puisque tu dis que je viens du Liban.
Faut tout de même que je retrouve quelqu'un, j'sais pas, moi, un frère, un père, une tante, une cousine, une mère.
Tiens ! Une môme qui fait de l'autostop. On la prend. Ça nous changera les idées.
On lui dit qu'on va d'abord à Royan, elle dit qu'elle y va aussi. On lui dit qu'on devra faire un crochet. Elle dit que ça ne la dérange pas. Elle s'assied avec pour tout bagage un petit fourre-tout.
A Saint-Agnant, on prend la route d'Oléron. On décide qu'on s'arrêtera à Marennes-Plage pour prendre l'apéro. Ça ne lui fait ni chaud, ni froid, à la môme.
Pendant qu'on roule, Abdel réfléchit aux propositions qu'on nous a faites. Déjà il forge des plans d'avenir, invente des arcanes pour amorcer les communistes. C'est par eux qu'on peut avoir le plus facilement des armes. Il pense aussi à Fouadh Bey que nous avons rencontré et qui souhaite qu'on prenne contact avec un pelé qu'habite Neauftles le Château et qui nous commanditerait si on acceptait de faire une sorte de guerre sainte, contre les Juifs. Ça ne me déplaît pas à l'avance. Que tous les djinns de l'enfer flinguent ces putains de Juifs. Quais. Ça ce s'rait rigolo.
On a pris la route, pour aller au phare de la Coubre, qui traverse la forêt. Du coup qu'on a pris un pot, ça y est !
Quand la voiture s'engagea dans un chemin forestier, la fille tressaillit, sur les coussins arrière de la DS. Une belle voiture qu'on venait de soulever à Lorient, sur le parcage de Notre Dame de Victoire, ave Maria, ai-je dit en ouvrant la portière. Une belle affaire. Quand nous aurions fait quelques kilomètres avec elle, nous la fourguerons à notre acheteur spécialisé. C'est Depardieu, un garagiste de Ménilmontant qu'est le pote de la retape. Il nous donne de bons prix pour les voitures à étouffer. Quand la voiture s'arrêta dans son chuintement d'hydraulique, Christine, c'était le nom de la fille, dut penser que le moment était arrivé de payer son passage. Elle espérait que cela se passerait sur la banquette arrière, au confort moelleux, plutôt que dehors. Il y avait du vent. Elle se tortilla et mit sa petite culotte dans le fourre-tout qu'elle trimbalait.
- T'as vu la môme dit Abdel. Non, mais nous prend pour des violeurs professionnels.
- Hé, jeune fille lui lança-t-il, on est tout à fait d'accord, vous êtes absolument désirable. Mais nous, c'est par plaisir de vous dépanner que nous vous avons fait monter. On s'arrête simplement pour pisser.
Crac, v'là Abdel qui s'lance. Les discours d'Abdel, c'est simple: il n'ouvre son bec que pour parler aux filles ou pour essayer de convaincre les gens que y'en a marre de la France aux Français, d'abord la Terre, elle est à tout le monde et puis c'est pas la peine de crier égalité et le reste si c'est pour faire chier l'populo. Abdel, il se prend un peu pour une sorte de Messie, enfin, quelque chose du même genre mais qui ne serait pas catholique. Abdel, il lit des tas de trucs, des bouquins nases et il râle sur les cons de soixante-huitards qui ont foutu la pagaille et surtout la police sur toutes les routes. Le bien et le mal. C'est un des dadas d'Abdel. Et il s'y connaît, lui qu'est tout gentil mais qui ose foutre son poing dans la gueule de n'importe qui.
On s'est remis en route, en déplorant comme de bons vieux touristes que celle-ci ne longe pas cette merveilleuse côte sauvage.
Une quatre-cent trois nous dépasse, alors que je reprenais la nationale. Curieux ? La gueule de c'te cage, j'aurais juré l'avoir vue à Saint-Nazaire, hier soir, quand on s'est tapé la cloche au p'tit Maroc.
- Et si on piquait une tête, à la route qu'est avant le phare ? demande Abdel.
Moi, j'ai pas tellement envie, mais la môme derrière, elle dit :
- Ah oui, moi je veux bien, ça m'remplace une douche.
- T'habites nulle part.
- Nulle part qu'elle répond, et j'vais nulle part.
Tout de même, elle a tiqué un peu la môme, pas parce qu'Abdel a dit, qu'était gentil, il lui a dit que nulle part, c'est là qu'on allait aussi et qu'alors on pouvait faire un bout de chemin ensemble. Non, elle a tiqué parce que moi, je ne venais pas.
Y en a toujours un qui reste à la bagnole que je lui ai dit. Ils sont partis en courant tous les deux dans le sable qui ne s'use jamais.
Je préfère être prêt à la fiesta et puis, les fines, j'aime pas vraiment. Je ne devrais pas avoir de préjugés, Abdel dit que le monde va crever sous les préjugés. Il a dit même l'air qu'on respire est pollué par les préjugés que sont les haines raciales, religieuses, chauvinisme, sectarisme, intolérance. Trop de gens, dit Abdel, croient que les solutions sont toutes faites par des ministres et des prêtres, qu'ils sont prêts à accepter n'importe quelle panade, que Hitler n'est pas mort du tout. Pourvu qu'on ne doive pas réfléchir ! La bourgeoisie et le prolétariat sont les sources intarissables de la merde universelle.
Alors, j'ai demandé un jour à Abdel, où qu'on est, nous, puisqu'on ne veut pas être bourgeois ou prolo.
- Condottiere, qu'on est, on est les condottieres des temps modernes.
J'y ai beaucoup réfléchi, à ça, quand on a soulevé la caisse de la petite banque, près de Caen. C'est vrai, c'est mieux d'être condottieres que voleurs. Voleur, holdupeur, comme ils écrivent maintenant, ça n'a pas d'avenir.
Quand j'aurai ramassé le pactole, je retrouverai bien ma mère et je l'installerai dans une supervj]]a de la Côte d'Azur, je lui ferai avoir du bon temps.
Ou alors, je serai prisonnier politique et le monde entier exigera ma libération. Je passerai à la téloche.
De la lisière, j'ai appelé Abdel. Ils étaient à poil et jouaient dans l'eau. Abdel est venu en riant.
- C'que tu veux?
- J'te laisse un quart d'heure, je vais faire un tour jusqu'à La Sapinière et je reviens. Je te laisse un flingot, et du po gnon, on ne sait jamais, par les temps qui courent.
Et on s'marre tous les deux.
Je le vois s'en aller vers la fine et la mer. Je l'aime bien Abdel.
Et il faut comprendre qu'il a besoin d'un peu de relaxe. Avec Christine, c'est parfait. Une heure avec elle, et il sera de bonne humeur, parce que depuis deux, trois jours, il est tracassé. C'est un inquiet, Abdel. Il ne doit rien craindre. Tout a été bien mis au point. Lorsqu'on braque une banque ou un crédit agricole ou une caisse d'épargne, tout est minuté. Rien n'est laissé au hasard puisque chaque fois, nous faisons le même scénario. On a repéré, minuté le drivage aller et retour, compté les gus, vérifié fenêtres et portes, etc... On arrive pile à la seconde où les banquiers se préparent pour la bectance. Dans l'entrée, déjà qu'on a des impers avec le col relevé, on fait comme une petite bousculade qui nous permet de tourner le dos une seconde. On voit la rue, on voit qu'il n'y a ni flics ni clients. S'il y a encore un client à l'intérieur, Abdel l'empêchera de sortir en le visant.
De toutes façons, c'est tous trouillomètres à zéro et compagnie.
Pendant qu'on joue le tour d'horizon, on se cale sur la gueule un masque de carnaval. Avant-hier, Abdel s'était posé un Mickey avec des oreilles noires. On a ri. Quand on a demandé la monnaie, on file à toutes pompes, c'est moi qui suis chargé de piloter. La scène a été calculée perfecto. Abdel court vers la gauche; moi vers la droite. Abdel, tourne le coin, traverse la rue et marche normalement. Les masques, nous les enlevons au moment où nous sortons de l'établissement. Le mauvais bol, ce serait que les archers du roy arrivent juste à ce moment-là. On est paré. Abdel a un soufflant qui tire des obus qui font des trous plus larges qu'une tête de flic. Et je ne me débrouille pas mal avec le « spécial police » que j'ai acheté.
Je procède quasi comme Abdel, si rien de spécial ne se passe, au moment précis où j'arrive à hauteur de la voiture que j'ai garée là, je plonge dedans et je démarre full speed pour piquer Abdel au passage. Ensuite, nous allons vers une décharge municipale, on brûle les trenchs, les masques. On ne laisse pas d'empreintes, dans les crédits qu'on braque, on ne touche à rien, on crie seulement remplissez, en leur jetant un grand sac. Et le sac, nous le brûlons. Après, avec nos faux faffiots, pères peinards, on va à la poste dans cinq ou six quartiers d'une ville de moyenne importance et on verse le flouze sur nos différents comptes-chèques. C'est très pratique. On paie notre essence et nos restos avec des chèques. Impec. Nous sommes des gars sérieux.
En roulant, il me semble qu'après le virage, c'est cette Peugeot de toute à l'heure que je viens de dépasser là. Trois gars qui ont l'air de rouler trop doucement. C'est pourtant pas des flicards qui roulent dans des vieilles bagnoles toutes rouillées !
J'ai roulé les quelques cinq kilomètres sur la départementale 25, et je tourne dans la cour, face au home.
Tiens, on va le démolir. Il y a un immense panneau avec le nom d'un promoteur. Cela va devenir je ne sais quoi. On ne respecte plus rien en France. Tout fout le camp. Le bâtiment est vide et silencieux.
Les ouvriers de l'entreprise, la SIDEP, ont déjà mis des barrières de treillis et des planches pour empêcher l'accès. L'inévitable petit carton du fabricant d'échafaudage est accroché avec les mots « défense de circuler sur ,le chantier ».
Alors, j'ai pris le sentier qui arrive derrière « les Cèdre ». D'apparence, la villa n'a pas changé.
Pourquoi y m'a dit ça ? Lorsque je suis entré par derrière, on s'est parfaitement reconnus.
Moi, je lui ai dit bonjour.
Et, lui con, il me dit :
- Tiens! qu'est-ce que tu viens glander? Une petite fille à violer ?
Il n'aurait pas dû dire ça.
J'ai saisi Georges qui déjà avait très peur. Et il s'est remué. Puis il cessa de se débattre. Pris d'une excitation extraordinaire je pressai davantage en proférant mille insanités les yeux exorbités, la bouche écumante, j'ai savouré à l'extrême le plaisir de le tuer. Une joie sadique m'envahissait; l'homme eut un dernier soubresaut, comme un poulet saigné bat pour la dernière fois de l'aile et devint mou, c'était fini; j'ai su que l'homme venait de mourir. J'ai su que je ne tenais plus qu'un cadavre dans mes mains crispées et l'effort avait été tel que je ne pouvais relâcher mes muscles durcis. Je trépignai, tout tétanisé et me mis à hurler.
Georges est là, par terre, il est mort. Après le coup de boule, il faut dire que je l'ai étranglé. Et puis, je l'ai porté jusqu'au lit de Mariane. Je l'ai allongé dessus.
- Tu ne baiseras plus personne, sale cochon lai-je hurlé.
- Qu'est-ce qu'il y a, crie une voix d'en haut?
II y avait quelqu'un dans la maison. Ce salopard ne passait donc son temps qu'à ça ?
Une jeune femme descendit l'escalier en courant. Elle était vêtue simplement d'un peignoir de plage, elle s'était préparée sans doute pour un bain avant midi, lorsque le soleil commence à chauffer un peu le sable.
Caché derrière le meuble, j'attends qu'elle passe. Je plonge sur elle et je lui fais ma spécialité de clef au genou. Elle est tombée face contre terre, en hurlant. Des deux mains jointes, serrées j'ai frappé sa nuque. Elle a sombré dans l'inconscience.
Je me suis relevé face à la salle de bains.
Claire quitte le coin-douche et marche droit vers la baignoire. Il la voit qui vient vers lui, nue, en face. Dans la douche, il y a la monitrice qui le regarde. Elle est debout, toute nue, en face. Dans chacun des yeux du garçon il y a une fille, une femme. Il y a celle qui arrive, c'est sa petite amie, il y a celle qui l'attend, c'est sa monitrice.
Et la découverte est spectaculaire.
Une monitrice, c'est pas comme une petite amie. Ce n'est pas même comme une femme qu'on voit dans les bandes dessinées spéciales. Car il a lu déjà une bande dessinée spéciale.
Epoxy c'était, on a lu ça en cachette avec Abdel. Bien sûr entre les images et la réalité, sa poitrine tout à l'heure, ça lui avait fait quelque chose, tout drôle, mais l'inattendu, c'est en dessous.
Alors que la petite avance vers lui, souple, belle, souriante, épaules rondes et poitrine déjà bombée, le ventre est plat et à la fourche des cuisses il y a les deux renflements des lèvres du sexe. Un sexe de fille, bien sûr. Dans la même vision, il y a la monitrice, sa monitrice, qui ne ressemble pas à Claire, parce qu'elle a des nichons comme dit Abdel, mais qui n'est pas non plus une femme, elle n'a pas de sexe. En dessous de son ventre rond, tout en courbes et en douceurs, partent les cuisses, et entre les deux ? des cheveux.
J'ai fait deux, trois mouvements de relaxation comme Van N'nuyen m'a montrés. Après quelques instants, je me suis senti bien et je suis reparti vers le phare de la Coubre. J'ai retrouvé mon couple d'amis et nous avons repris le chemin de Royan.
Ce soir nous serons à Bordeaux. Nous devons aller voir un ancien du FLN. Face à la plage de Pontaillac, on va s'arrêter pour casser une graine. Christine n'a rien dit depuis que nous sommes remontés en voiture. Alors que je la garais, une Peugeot fait une manœuvre à la con et il est immanquable qu'il y ait précisément un flic.
C'est nous qu'il arrête. L'engueulade du poulet est salée mais nous avons une bonne tête et ça s'arrange, bien qu'il m'oblige à aller mettre la Citron au diable vau-vert. Abdel me dit de faire attention et derrière, la fille est un vrai petit suisse, blanche comme un nectar de neige, vrai ! elle a l'air d'avoir encore plus de craintes de la police que nous.
Par la baie vitrée du salon, on voyait l'immensité grise et mouvante de l'Océan Atlantique se perdre à l'horizon, une brume légère que le soleil de midi allait faire se lever empêche la lumière d'être parfaite. La marée montait dans la conche. A table, devant les verres vides, deux officiers devisaient.
Ils attendaient les femmes qui devaient les rejoindre. Elles n'étaient pas rentrées de Royan, encore. Jennifer et Marcelline étaient parties faire une matinée d'achats. Ils avaient logé ici et ce soir seraient à Bordeaux. Pour Antoine, ce serait une première séparation longue d'avec son épouse. Depuis trois ans qu'ils étaient mariés, il était parvenu à avoir des affectations où elle avait pu le suivre en garnison. Cette fois, ce ne serait pas possible. Le prochain endroit qui le verrait en service était une république africaine où il n'était guère d'usage de venir avec les épouses et les enfants. La colonisation était venue, pendant une trentaine d'années, on avait cru possible la vie en Afrique. Les blancs marchands, cultivateurs, instituteurs, avaient été chassés et maintenant, on pleurait pour que d'autres blancs, financiers, et soldats viennent. Et comble de l'imbécillité, ils y allaient !
Charles regarda le trio se lever et descendre. Quelque chose d'anormal avait attiré son attention de chasseur. Ces trois-là étaient armés, ces trois-là n'étaient pas en harmonie avec eux-mêmes. La fille avait l'air très perturbée, elle avait déposé son sac comme une professionnelle, à portée de main vive, et il y avait eu un petit ballet de non après vous ma chère asseyez-vous non je n'en ferai rien pour pouvoir se mettre en angle propice par rapport à la porte; c'est le grand Arabe qui en définitive s'était assis sur la gauche. Charles regarda attentivement le deuxième homme. Très jeune, aux aguets, armé, oui, il en jurerait : ces trois-là étaient armés.
Il marcha jusqu'à la baie.
Jennifer et Marcelline arrivaient, joyeusement, sur le trottoir d'en face.
Une Peugeot vieille et sale déboîtait en haut de l'avenue. Les deux hommes avaient d'abord marché côte à côte puis l'un d'eux avait ralenti le pas. L'autre s'apprêtait à traverser.
La fille prenait de l'écart, un peu à droite, un peu sur l'arrière.
Au moment où la 403 passa devant lui, accélérant brutalement, l'Arabe cria:
- Balek !!!
En parfait commando il boula; déjà, il était genou au sol, pistolet-mitrailleur à la main et visait le conducteur de la voiture.
Dans celle-ci on distinguait trois silhouettes dont une avec une surprenante casquette. Les occupants du véhicule avaient été surpris par la vivacité de la réaction des deux hommes. Sûrement, ils s'apprêtaient à les descendre, là, sur le trottoir. La fille qui déjeunait ici, il y a quelques instants, avait sorti un revolver de son sac et visait l'Arabe à genoux sur la chaussée.
L'autre, alors, pivotant sur lui-même, se lança en une détente foudroyante sur elle. Son pied percuta le flanc de la femme qui lâchant son arme, s'écroula.
Abdel n'avait rien compris sinon que c'était la fiesta. Les réflexes acquis depuis un an de vie en marge jouèrent à fond.
Une rafale sur la Peugeot qui percute son copain à la cuisse, pile à côté de la môme qui vient d'être shootée.
Une rafale sur le type qui veut sortir. La fille essaie de se relever. Une rafale dans la tête de la fille. Une giclée sur la vitre arrière de la voiture qui s'en va. Asseoir le copain qui saigne sur la bordure du trottoir, braquer un automobiliste qui passe, l'obliger à embarquer le blessé et le mitrailleur.
La voiture disparaît à toute vitesse vers le centre de la ville.
Quarante-deux secondes.
Marcelline et Jennifer n'auront rien à raconter, la rapidité de l'action et le staccato infernal du pistolet-mitrailleur ont faussé leur attention.
Dans le restaurant, Antoine et Charles sont à la fenêtre.
Antoine veut descendre. Charles le retient.
- La police sera là, pour cela, dit-il. Nous devons d'abord aller à Bordeaux.
Sur la chaussée, une jeune femme est étendue, le sang coule.
Sous la fenêtre, la voiture s'arrêta. Germaine pensa qu'elle avait eu de la chance. Son visage se crispa un instant et elle eut un frisson de peur rétroactive. A quelques minutes près, Marcel trouvait la maison vide.
La voix de son mari résonnait dans le hall. Une voix sonore et grave. Elle alla l'accueillir avec un sourire léger aux coins des lèvres. Devant lui, comme devant leurs amis elle était femme féminine, légère, un peu naïve et futile. Elle souhaita que l'homme la laissât seule encore quelques instants. Il lui fallait reprendre son calme. Elle proposa à Marcel de prendre l'apéritif pendant qu'elle se changerait pour aller déjeuner. Il y avait comme une sorte d'excitation à revivre du déjà vécu, en somme.
Elle rangea cette vieille casquette, en riant, au fond de la garde-robe.
Elle l'avait épousé pour sa virilité, découvrait aujourd'hui qu'il n'était que vulgaire. Elle l'avait cru fort, il n'était qu'ambitieux.
Elle le croyait rallié à sa cause, il n'était qu'opportuniste.
La vieille Facel-Vega s'arrêta devant le restaurant.
En entrant dans la salle, elle fut un instant démontée, ne s'attendant pas à y voir le capitaine Vigor. Avec qui était-il là ?
- Quelle surprise, mon cher, de vous voir.
- Vous êtes ravissante Germaine, seule ? Ah non je vois venir la barbe de Charlemagne. Permettez-moi de vous présenter le lieutenant Mercier. Et ne nous invitez pas, n'est-ce pas, nous sommes hélas en mission quand d'autres sont en long week-end.
Un coin de carton chiffonné dépassait de la poche. Abdel le prit, qui allait glisser au-dehors. Tiens, pensa-t-il, il a encore cette photo.
Chapitre huitième
CHARENTAISE
C'est un policier. C'est le matin. Il est jeune, ambitieux, persévérant. Il se prépare au concours d'entrée d'une école spécialisée de police scientifique. Il espère devenir ainsi un officier de police judiciaire.
Lorsqu'il se passe, comme il dit, les têtes flottantes sur le hérisson, il sifflote, il chante. Lorsque l'humanité ne chantera plus, le matin, dans les salles de bains, ce sera la fin de l'humanité. Il chante et il siffle faux mais il siffle et il chante. Mario Lanza, c'est rien du tout !
Ce matin-là, il sifflote en sourdine, mauvais signe. Il décide de s'offrir une promenade matinale avant de passer au commissariat. Il ne faut pas croire que l'on fait ce qu'on veut dans l'administration. Pas du tout. Les heures de services sont très précises en ce qui concerne le commencement. C'est ça, l'avantage de la police. On sait très bien à quelle heure la journéedébute.
Pour la fin, c'est moins précis.
Ce matin-là, le tableau indiquait : Bracq 14.00 h.
Cette année, jusqu'à présent, à part quelques manifestations contre la guerre du Vietnam, il ne s'est encore rien passé de bien grave.
Du moins, ici en Charente.
Pour le moment, le vent souffle et le sable de la plage virevolte.
Il ne fait ni beau, ni laid. C'est un ciel qui présage quelque chose. Bracq, à Saintes, ne s'est jamais inquiété des prévisions météorologiques.
Pourquoi est-il venu se promener aujourd'hui sur ce bout de plage ? Aujourd'hui.
Découvrir un cadavre, c'était écrit dans le ciel ?
La délicieuse petite plage était occupée par quelques personnes, pas encore trop, l'heure étant encore matinale, personnes voulant faire trempette, enfin, pas vraiment. Il faut dire qu'ici comme ailleurs, la plage est plus prétexte à offrir des rondeurs qu'à des activités aquathérapiques. Croupes potelées, ventres accueillants, cuisses alléchantes, étalés sur le sable sec sont attributs de nombreuses dames et demoiselles n'ayant d'autres occasions que celles-là de montrer les beautés dont la nature les a dotées.
La plage est un moyen fort simple pour faire savoir au monde que telle ou telle possède des accessoires autres que sa vivacité d'esprit. Et allez-y donc du slip confetti et du soutien-gorge oh ma chère, malencontreusement dégrafé. Une jolie fille n'est jamais indécente et j'aurais bien aimé, moi aussi me dorer au soleil.
Un jeune homme s'est élancé vers la plage, on ne saura jamais pourquoi.
Il a couru vers l'homme, habillé « ville» qui marchait dans le sable, péniblement.
- Ma sœur ! Venez voir ma sœur ! Je vous en prie, venez voir, venez! Le ton était suppliant et volontaire à la fois.
Le policier pense à une galléjade puis tout de suite :
- Il est arrivé un accident ?
Il accompagne le jeune homme vers cette grosse villa, à côté du chantier de la SIDEP.
Dans un coin du hall d'entrée, une femme, visiblement incapable de marcher. Elle semblait folle, elle avait des yeux hagards - qui jusqu'au fond de l'œil étaient troubles. Elle était complètement choquée. Il lui a fallu un bon quart d'heure au jeu questions-réponses pour expliquer au policier ce qu'il s'était passé, enfin, ce qu'elle en savait, c'est-à-dire pas grand-chose.
Un homme semblait avoir été tué.
Elle n'avait pas tort, il y avait bien, là, une personne allongée, morte, visiblement, par strangulation, probablement. Après avoir pris le pouls, contrôlé la respiration, force a été de conclure qu'une compagnie d'assurances n'allait pas être heureuse. Enfin, s'il n'y avait pas de sinistres, il n'y aurait pas d'assureurs.
A propos de sinistres, au téléphone, il a appelé les confrères locaux. Il n'y avait personne pour venir tout de suite, l'homme de permanence lui a demandé de rester sur place. Il se chargerait de prévenir Saintes, et d'envoyer le plus tôt possible des gens pour le constat réel.
Un attentat venait d'être commis à l'entrée de Royan et toutes les brigades de police, gendarmerie, CRS, criminelle et tutti quanti s'affairaient pour faire des barrages sur les routes.
Voici donc, Bracq avec un mort, une pleureuse et un jeune homme sur les bras, joli début d'après-midi, mais peut-être enfin la chance qu'à vingt-quatre ans il attend, qui lui permettra d'être muté à Paris. Cette sous-préfecture, l'air de la mer, la pluie atlantique, le cognac, le quai de l'Yser (sur la Charente, quelle drôle idée ?), ras-le bol !
S'il arrive à traiter cette affaire-là tout seul, il sera le king of the divan et hop, à lui les petites Anglaises et Paris la grande vie. Mutation et avancement garantis.
Je mélange tout et un policier qui ne pense pas sérieusement à ses affaires de police n'est pas un bon policier. Mais je ne suis pas un policier moi-même, si je prête mon concours à des affaires de police, c'est qu'elles regardent l'armée qui croit voir en divers attentats la main d'un groupe qui perturberait depuis pas mal de temps.
En fait, le colonel Henri n'est pas sans croire que l'OAS existe encore sous une forme ou une autre et en tous cas, continue à faire des choses illégales comme distribuer des tracts, coller des affiches incitant au racisme, voire piller des banques, assassiner des personnes supposées pro-magrhebines.
Si ce Bracq trouvait l'indice qui l'amènerait en Sherlock irrésistible à l'assassin, chance, un assassin épinglé ne fera aucun tort à la carrière d'un jeune, long maigre mais beau et intelligent, bien que cela, il le dise lui-même, inspecteur de police.
Vingt-quatre ans, c'est le bon âge pour avancer.
*
* *
Tout ce que j'ai pensé avant ne compte pas. Ce n'est pas vrai que je l'aime bien. Ses yeux ne me regardaient plus et il avait une bouche ronde en cul de poule comme dit Madame Renaud.
C'est un sale gamin, voilà tout. Il ne regardait que Mademoiselle Marianne, il ne voyait plus qu'elle. Qu'a-t-elle de plus que moi ?
Et puis, le plus terrible, c'est quand il lui a dit :
- Vous êtes encore plus belle qu'Abdel.
Elle n'a rien de plus moi. Bien sûr, elle est plus grande, mais qu'est-ce que ça peut faire puisque dans quelques années, je serai plus grande qu'elle. J'ai des seins tout petits mais durs et plus tard, je sais bien que j'aurai des pointes larges et foncées comme Aline. Il ne regardait qu'elle. Il était obnubilé par le triangle noir tout frisé qu'elle exposait glorieusement.
Je lui ai dit :
- Amuse-toi bien, gamin !
Et je suis sortie de la salle de bains en courant, comme ça, toute nue. Je savais bien qu'agissant ainsi, la monitrice serait bien obligée de courir derrière moi. On ne peut pas laisser une petite fille courir nue dans les couloirs. C'est elle, la monitrice, qui se ferait attraper si cela se savait.
J'ai entendu du remue-ménage et la voix de Mademoiselle : - Claire, allons ! Claire ?
Je suis entrée dans la chambre et j'ai claqué la porte. Quelques instants plus tard, il est arrivé, emballé comme un idiot dans un grand essuie. C'est bête les garçons.
Il a fait semblant de rien, puis après avoir regardé au-dehors, le soir tombait vraiment, il est venu vers le lit.
Moi, je lui ai dit :
- Je me suis mise au lit parce que j'ai un peu mal à la tête.
Je ne vais pas manger. Tu peux y aller, avec la demoiselle.
Et mon cœur s'est tout réchauffé parce qu'il a dit :
- Alors, moi non plus je ne vais pas manger, mais si tu as faim, je peux aller te chercher une tartine.
Il est mignon. Je l'aime bien.
D'abord, il a toujours été gentil, avec moi. Et quand il est devenu mon bon ami, il n'a pas essayé de faire comme tous les garçons. C'est vicieux, les garçons. Enfin, pas tous. Des fois, on s'amuse bien. Au phare, avec Ginou, on a ri tout le temps, avec Saïd et André. André avait mis des aiguilles de pin dans mon col et ça descendait tout le long de mon dos. Puis, il m'a chatouillée pour les faire tomber et il a soulevé ma robe pour chasser tout dehors. On a tellement ri que les larmes nous coulaient aux yeux. En passant, sur le chemin du retour, on a vu Mademoiselle Marianne qui prenait un bain de soleil, toute nue, avec Monsieur Georges. C'est un secret.
Oui, c'est vicieux les garçons. Lui, il n'est pas le même, il est vraiment gentil. Quand Aline l'autre matin faisait des effets de buste, Maurice lui a demandé de les montrer. Il lui a dit que puisqu'elle disait qu'ils étaient beaux et gros, il fallait les montrer. Qu'est-ce qu'elle croit celle-là; on le voit bien, en maillot, qu'elle n'a rien. Pas plus qu'un bébé. Elle a été bien attrapée, ils l'ont pincée puis roulée dans le sable. Ça lui apprendra.
Qu'est-ce qu'elle croit !
Et alors, il m'a dit :
- Viens, Clairette, c'est des sots.
Il est gentil avec moi. Il m'appelle Clairette.
*
* *
Quatorze ans !
Cela fait quatorze ans que je suis sur cette piste. Je l'ai suivie, quittée, resuivie, confiée à d'autres, reprise, relâchée, prise à nouveau. En 1972, je pense que j'étais bien près, grâce à Steinier et à ses hommes, qui étaient à deux pas d'arrêter le cerveau du groupe, d'aboutir, alors que mes supérieurs venaient seulement de me confier cette recherche.
A cette époque, il a fallu que je m'occupe en même temps de plusieurs affaires africaines et de l'atroce meurtre des athlètes israéliens, à Munich, au village olympique. En ce temps-là, c'est le commandant Jolimont qui a repris l'enquête. Compétent, mais pas vraiment doué, Jolimont. Plutôt pas imaginatif. Après quelques mois, il avait classé l'affaire.
Dans les services spéciaux, comme dans toutes les administrations, les dossiers voyagent, passent de bureaux en caves, d'archives en tiroirs, refont surface auprès d'un directeur, d'un général... et l'affaire classée est réétudiée.
C'est pour cela, qu'avec le lieutenant Mercier, j'étais dans ce restaurant de Pontaillac.
Ai-je été surpris de voir Germaine et Marcel ?
Elle, assurément, ne s'attendait pas à me voir là.
- Alors, Docteur, il paraît que vous allez vendre la maison de Vaux ?
- Oui, c'est l'intention de ma femme. Vous savez, c'est un bien qu'elle tient de famille. Elle dit qu'elle en a marre de la famille et surtout de ce putain d'océan Atlantique.
- Je ne le dis certainement pas de cette manière, mon ami.
La porte s'ouvre. La jeune femme entre. Elle est toute nue et mène une ravissante table roulante, tout verre et chrome, sur laquelle un plateau de déjeuner. Rousse, bouclée, cheveux courts relevés par un savant jeu de peignes, yeux pers, bien portante, des formes pleines, une peau douce, des seins en poire un peu fléchissants. D'origine bourgeoise. Ça ne se voit pas vraiment parce qu'elle est nue mais par le décor de l'appartement qui est le sien. Merlin à coup sûr.
Charles Vigor a laissé Antoine et Jennifer à Bordeaux, il est remonté ici avec Marcelline, une brave petite qui habite Royan.
L'enquête qui l'a mené jusqu'ici lui a permis de joindre l'utile à l'agréable et de parler avec cet Antoine Cornet. Très bien, ce garçon, qui lui fera rapport sur la situation en une zone africaine où lui-même va bientôt aller.
Ce qui n'était pas prévu, c'est que deux équipes de tueurs règlent leurs comptes sous la fenêtre même du restaurant. En plein déjeuner ! L'action s'est déroulée si vite qu'il n'a rien pu faire.
Le baise-en-ville de la fille assassinée ne contenait qu'un slip, un essuie-mains, un peigne, un tube de rouge à lèvres, un miroir. Et aussi il y avait eu le revolver dont elle avait menacé son complice. Mais était-ce son complice ? Qui était-elle ? Vue de là-haut, la scène avait été curieuse. N'aurait-on pas pensé qu'elle s'apprêtait à l'abattre plutôt qu'à le défendre. En attendant, pas d'indices autres que quelques douilles de différents calibres.
On n'a retrouvé ni les uns, ni les autres, partis avec un malheureux automobiliste qui a été abandonné dans un petit bois, près de Tanzac.
Il était tellement surpris par tout ce qui lui était arrivé qu'il n'avait pu que répéter un nombre considérable de fois :
- Ils étaient deux, ils étaient deux, ils étaient deux.
On a pu établir tout de même que l'un d'eux était blessé à la jambe ou à la cuisse, assez grièvement sans doute, pour avoir perdu tant de sang.
A Bordeaux, le chef de station avait expliqué à Vigor comment cela c'était passé. Les hommes du colonel Steinier avaient fait du bon travail. Ils étaient parvenus à pister les deux gus.
Malheureusement, comme ils étaient arrivés dans la nuit, ils n'avaient pu s'approcher vraiment. La consigne était stricte de ne pas donner l'éveil aux oiseaux. Ils ne devaient pas être naïfs au point de croire qu'ils passeraient inaperçus. Les hommes avaient contourné Vaux sur Mer mais n'avaient pas osé s'approcher du lieu de rendez-vous. Ils n'avaient donc pu voir qui était venu. Le petit matin les avait surpris près de la gare de Rochefort. Apparemment, ils étaient là en planque. Il avait donc été difficile de les suivre sans se faire repérer.
Quant on avait retrouvé leur trace, c'était trop tard, il y avait eu cet attentat dans lequel cette jeune fille était morte et la fuite curieuse de deux jeunes hommes à laquelle Charles lui-même avait assisté. A cause de tout cela, on avait perdu son temps à se demander quoi faire et tout le monde, agresseurs, agressés, suspects et autres s'étaient égaillés tous azimuts.
On venait d'apprendre par le télex qu'un meurtre avait été commis dans la même journée à quelques kilomètres de là, mais rien ne laissait croire que ceci avait à voir avec cela.
- Pour un musulman, une femme est une esclave née et toute autre attitude est choquante, disait le docteur au lieutenant Mercier.
Un instant égaré par le souvenir des fesses et des seins de Marcelline - c'est en esthète qu'il y pensait ! d'ailleurs ne serait-ce pas elle qui avait déclenché son amour de peindre, de dessiner ? Ne sont-ce pas ses hanches que l'on retrouve sur les cimaises de la rue Vercingétorix ? - le capitaine Charles Vigor reprit le fil de la conversation mondaine.
Le lieutenant Mercier en apprit beaucoup cet après-midi là sur les mœurs des Berbères, des Arabes et sut que les bois de pins et de cèdres cachaient des Druzes au Liban, des fellaghas en Algérie, que les vins de Kabylie sont délicieux, mangea des moules crues pour la première fois de sa vie et après le départ du couple de civils, resta longtemps à regarder à travers la vitre, les vagues pressées, les ferries venant de Verdon, les cargos entrant en Gironde, les chalutiers, un bateau-pilote, deux pinardiers, un citerne de la Shen, quelques voiliers.
Le docteur Lejuste et son épouse étaient rentrés à la villa de Vaux. Depuis quelques temps, le couple battait de l'aile. Oh ! Bien sûr, on faisait déjà chambre à part depuis des années, mais Germaine, tout en jouant les fofolles ne semblait pas avoir d'amant. D'amant en titre, en tous cas.
Le couple était sans avenir et sans devenir. Il aurait fallu un enfant. Germaine ne se consolait pas de celui qu'elle avait perdu. Germaine vivait à sa guise, construisait ses jours et ses semaines sans se préoccuper du docteur. Mais elle ne s'absentait jamais plus d'un jour.
Depuis quelques mois, elle semblait tendue, nerveuse, crispée. Elle disparaissait plusieurs jours de Paris, inventait des excuses.
Et qu'est-ce que c'était que cette Simca qui les avait suivis hier, et aujourd'hui. II l'avait bien remarqué, pensant d'abord à des journalistes. Ils étaient au moins deux dans la voiture. Mais cette voiture ne s'était jamais vraiment approchée.
Germaine avait-elle un amant indélicat qui utiliserait les services d'un détective ?
Parce que c'était bel et bien une filature.
Elle poussa la porte de la chambre, machinalement, il la suivit, lui parlant de ce jeune lieutenant Mercier.
- Oui, répondit-elle, curieux, n'est-ce pas ? Donnez-moi une cigarette, voulez-vous ?
Elle fouillait dans la penderie à la recherche de Dieu sait quoi, expliquant qu'elle irait cet après-midi chez Irène, à Royan, qu'elles feraient des boutiques, peut-être un coiffeur, tiens? et si l'on se donnait rendez-vous au casino à vingt et une heure ?
- Tu sais bien, répondit le docteur que je ne fume que du caporal.
Il allongea la main vers le sac de sa femme, en ouvrit le fermoir.
- Non ! cria-t-elle.
Ses doigts plongeant dans la sacoche se refermèrent sur un colt 45. Pas vraiment l'objet que l'on s'attend à trouver dans le sac de son épouse, même obnubilée par le cow-boy de Marlborro.
Il était quinze heures lorsque Mercier et Vigor montèrent en voiture. Des gens de Bordeaux étaient venus les prendre au restaurant et on allait mettre au point la tactique à utiliser dans les prochaines heures, les prochains jours. Vigor, contre tous les autres soutenait qu'il n'y avait aucune liaison entre Manifestation Immédiate et le groupe qui avait assassiné les trois musulmans dans le train la semaine dernière. Bien que la revendication du crime ait été faite par téléphone au nom de Manifestation Immédiate. Vigor soutenait que cette vieille affaire qui s’était précisément déroulée ici il y a quatorze ans était la clé de l'énigme.
Vigor avait laissé à Mercier la place confortable dite « du mort» et s'était assis derrière, entre Lievens et N'Gondien.
Avant de s'éloigner Vigor leur raconta encore une fois l'action telle qu'il l'avait vue et leur précisa les positions de tir prises par le grand Arabe et la fille. Il leur rappela les conclusions tirées à l'époque par les hommes de Steinier. Ils avaient découvert avant et après la fusillade toute une série de faits anormaux. Y compris le meurtre d'un directeur de colonie de vacances à quinze kilomètres d'ici.
- Le plus utile dit Mercier, en se retournant, serait de découvrir, non d'autres indices curieux mais le lien entre eux, le pourquoi de ces faits apparemment décousus, hors de propos les uns des autres. Il doit bien y avoir dans votre mémoire, mon capitaine, sinon dans les rapports de l'époque des détails insolites qui pourraient être rattachés à notre enquête actuelle. Cela serait au moins plus solide, ne m'en veuillez pas de mon impertinence, que votre intuition. C'est de l'étude des détails plutÔt que de la psychologie des acteurs que l'on arrive le plus souvent à la bonne piste.
- Parlez, continuez, dites ce que vous pensez, dit Vigor, pendant que la voiture se dirigeait vers Saint Sulpice.
- Ceux que nous suivons défendent des droits qui sont, on m'en a désormais convaincu, défendables, mais... par la force ? n'a-t-on pas favorisé, il y a vingt ans la création d'une spirale, à la suite de la répression à la fois juste et injuste, populaire et impopulaire des manifestations suscitées par l'OAS, la guerre d'Algérie, et le phénomène pied-noirs ?
Un immense traumatisme composé du complexe de Vichy, de la Pétino-Degaullisation, de fins ridicules de combats riffains, du conflit indochinois, des lamentables hostilités interraciales ayant amené la création du FLN, du rejet systématique - non de l'homme blanc, mais de la France sans cesse défaite par ses querelles intestines, ses combats de chefs, sa non-participation au partage du Monde à Yalta secoue les Français.
Allons-nous cesser d'avoir des complexes de culpabilité, d'infériorité, de supériorité, de suffisance ?
Laissons de côté toute tentative d'explication de ce qui s, passe. Nous sommes des militaires au service de notre pays. Nous n'aimons pas la guerre, nous ne sommes là que pour empêcher que l'on nuise à ce pays et à ses gens. Et si des gens, d'ici favorisent par leurs actions ceux qui sèment la pagaille chez nous, poursuivons-les et punissons-les.
- Vous avez raison, Mercier. Vingt sur vingt pour votre topo, vous savez, vous ne prêchez que des convaincus ici.
Il suffit que l'on admette le terrorisme et que l'on y recourre pour que tout droit humain soit banni.
Il faut maudire les régimes qui, par leur incompréhension et l'égoïsme de leurs dirigeants favorisent les révoltes intérieures et ensuite transfèrent leurs problèmes vers d'autres nations. Il faut s'horrifier tant des régimes corrompus que des régimes de droit divin. Il faut se méfier intensément des régimes qui poussent les peuples à se soi-disant révolter... les peuples souvent ne se révoltant pas contre ceux qui les briment mais luttant simplement vers des cibles qu'on leur a montrées. Et si ça ne marche pas, les dirigeants se contentent d'un exil doré dont les barreaux sont faits par une banque suisse.
- En attendant, c'est ici que l'on assassine, et n'est-ce pas un peu la faute de journalistes comme votre amie Domi si l'on est trop indulgent avec ceux qui volent, pillent, tuent, eux qui leur trouvent sans cesse des excuses, des motivations valables ?
- Allons, ne manifestez ni dureté, ni amertume. Il n'y a pas de concurrence avec Domi.
Chapitre neuvième
ANTOINE
Parmi les hommes du Régiment Étranger Parachutiste qui l'accompagnent, certains, d'après le rapport du Lieutenant Cornet sont franchement héroïques. Il se propose après cette mission d'en présenter quelques-uns à un grade de sous-officier.
J'ai rencontré Cornet, l'année dernière. Nous avons sympathisé et je l'ai présenté au colonel Henri. Il a aujourd'hui vingt-huit ans, marié depuis quatre ans, quelle coïncidence, à une copine de Domi.
Je viens de recevoir un rapport très complet sur la situation en Centre Afrique. C'est là que je vais me rendre moi-même, très secrètement dans quelques jours. J'irai aussi en Uganda et au Zaïre. La situation politique de ces pays est très instable et le Haut Commandement multiplie les kriegspiels.
Jennifer m'a téléphoné pour me faire part de son inquiétude,
D'après une lettre qu'elle vient de recevoir d'Antoine, ils ont maintenant quitté Obo et ne seront plus ravitaillés. Il paraît qu'ils sont plutôt en civil qu'en uniforme. Ils ont eu deux blessés. Je devrai rappeler au Lieutenant Cornet que le secret militaire est vrai aussi avec sa femme. Surtout que la prochaine action se déroulera dans le Moyen Chari.
Cornet est secondé maintenant par un certain Abdel Fouacine. Je n'ai rien vu de spécial au sommier concernant ce soldat. Un engagé volontaire du début de l'année, son instruction militaire a été un peu bâclée parce qu'il s'est porté présent, directement, pour des missions dangereuses. Et comme pour celle-ci il ne fallait pas de qualités de parachutistes, mais de savoir faire des coups-de-mains, il a été choisi par l'adjudant Gilsoul dont on ne peut douter du jugement. Gilsoul sera pensionné dans quelques jours mais ses états de service passent par Saïgon, Bin Hoa et autres joyeusetés.
Le-dit Fouacine sera donc proposé pour l'école des sousoffs. Nous avons besoin de gaillards de bonne trempe et si en plus. ils parlent plusieurs langues, dont des dialectes arabes, c'est intéressant.
Nous nous devons d'avoir des cadres qui soient à la fois près de la troupe et instruits, durs et compétents. Il ne suffit pas de donner des ordres, il faut aussi veiller à leur exécution - même dans une armée moderne où la soit-disant démocratie balaye le sacro-saint règlement. Il faut aussi que les sous-officiers soient drillés non seulement aux méthodes militaires d'ordre et de discipline dans les casernes, mais aussi qu'ils sachent que la défense du territoire passe toujours par l'obéissance. Qu'il n'y a pas vraiment lieu de savoir si oui ou non le système est bon et s'il est authentiquement démocratique. Si nos aînés ont choisi de vivre ce système, de le défendre devant l'idéologie nazie, c'est judicieusement, en suivant l'idée de Churchill qui pensait que la démocratie est le moins mauvais des régimes.
Depuis quelques années, depuis que le rideau de fer est tombé sur le centre de l'Europe, nous savons ce qu'il en coûte de rester fidèles à des principes démocratiques. La lente montée du terrorisme international qui sourd d'Italie, de Palestine, de Bulgarie depuis la fin, la fin finale et définitive de l'ère coloniale, est la pire des menaces qui pèse sur nos institutions et sur l'idée de la vie que nous nous faisons, après deux mille ans de civilisation judéo-chrétienne en mouvance.
Il est loin le temps des armées en ordre de bataille. Austerlitz et même Omaha Beach sont des visions de films de salles de spectacles de quartiers populaires. La guerre d'aujourd'hui est de frapper l'ennemi dans le dos, silencieusement et si on ne peut l'atteindre lui-même, de frapper ses proches, ses biens, ou même simplement quelqu'un qui passait par là.
La guerre d'aujourd'hui ne prend plus son inspiration chez Clausewitz mais chez Sun Tsu. Mettre en route les mécanismes suicidaires qui feront que l'ennemi se supprimera lui-même. Voilà comment faire la guerre. Les Viets ont admirablement utilisé cette arme à l'échelon individuel dans les deux années qui ont précédé Dien Bien Phu.
Il faudra que je passe dire bonjour à la femme de Cornet un de ces soirs. Ben tiens, nous irons, Domi et moi. Je vais l’appeler. Nous irons après son cours en Sorbonne. Mai 68, ça lui a donné des idées, à Domi.
J'aime bien Jennifer aussi. Il ne peut rien y avoir entre nous.
Il est inconcevable qu'un capitaine fasse la cour à la femme d'un lieutenant, qui plus est - en opération, et pas vraiment dans la rigolade! Elle est pourtant jalouse de l'affection que je porte à cette femme-enfant qu'est Domi. Mais peut-on ne pas aimer Domi? aux seins amidonnés à la pointe toujours un peu coquine, taille nerveuse, petit ventre étroit, cuisses fermes et fesses légèrement charnues, n'ayant pour ainsi dire changé depuis notre première rencontre.
Domi est simple, elle fait ce qu'elle aime, elle aime ce qu'elle fait, y compris l'amour. Elle dit ce qu'elle sait et elle sait ce pense, elle pense ce qu'elle vit.
Elle vit ce qu'elle dit, sous des dehors toujours frivoles.
*
**
Hier soir à la caserne, on a bien rigolé. Les garçons ont eu l'idée de descendre sur la rampe qui va du premier (salles de Cours) au rez, côté grande entrée. Sous prétexte que je ne tombe pas, il m'a prise par la taille. Comme j'étais à cheval sur la rampe, c'est une rampe double avec des sphères en aluminium poli joli, il a mis une main sur mon genou, et courant avec moi est arrivé en bas. Je chavirais toute, il m'a saisie, renversée sur les rampes et soulevé la jupe.
Il m'a embrassée sur la cuisse en disant des mots que je n'ai pas compris.
Plus tard, dans la chambre, il m'a dit, alors que les deux autres n'étaient pas encore là :
- Laisse-moi te regarder.
Mais j'ai fait non non. J'avais très chaud, je suis contente que Ginou soit arrivée.
Il est très gentil, mais depuis qu'il m'a vue toute nue, il est différent. Je l'ai dit à Aline et à Graziella. Elles m'ont promis de garder le secret.
Elles m'ont aussi expliqué que c'est normal. Graziella avait une sœur à qui c'était arrivé aussi.
Certains soirs, il se place sur le rebord du lit, d'autres soirs, c'est moi qui vais sur le sien. On parle des projets de la journée du lendemain.
Et puis, il y a eu la scène près du château de sable, avec Ginou. Ginou était montée sur le monticule que des enfants avaient construit et voilà la marée qui arrive et tout un pan du château s'écroule. Vous savez comme c'est, en Atlantique, ce sont d'énormes rouleaux de houle qui bousculent soudainement tout. Patatras, la voilà dans l'eau. Alors les garçons expliquant qu'on allait la sécher lui ont enlevé son maillot. Ginou est devenue écarlate quand on a vu son cul. C'était Madame Jenny qui faisait plage ce jour-là, elle a crié bien fort à Ginou de se rhabiller de suite sinon gare.
Alors, à quatre on a parlé des filles et des garçons. Abdel, qui connaît tout, a alors dit que Ginou était vraiment une toute petite fille. Et comme elle disait que ce n'était pas vrai, il nous a expliqué qu'une vraie femme a des poils sous les bras et là au petit coin où c'est tout chaud.
Ginou est partie en pleurant et moi j'étais heureuse. Ce matin j'ai bien vu qu'il y avait des petits poils qui poussaient en une petite touffe, juste au milieu, au-dessus de ma fente.
Dans le noir pas noir, il fait gris sans cesse, c'est plus angoissant que si c'était le noir absolu, il y a le visage et les seins et le ventre qu'il revoit. Combien de fois aura-t-il fait ce rêve, ce cauchemar où il la revoit et où elle se volatilise dans l'éther. Il tourne la tête sur l'oreiller et comme à chaque fois, il entend un bruit. Il commence non à percevoir, mais à comprendre. Il y a quelqu'un près de lui, en permanence, et chaque fois qu'il bouge, chaque fois que dans sa tête, les milliers de billes de plomb roulent en s'entrechoquant de gauche à droite, quelqu'un lui parle. L'infernal bruit sourd qui emplit sa tête s'amplifie encore, comme un train qui s'enfourne dans un tunnel et le fracas devient insupportable. A la question de l'inspecteur toujours présent, le blessé a tourné la tête, les yeux toujours ouverts; mais ne voyant rien il semble répondre par une crispation complète du visage.
Quel feu intérieur mange cet homme ? Qui est-il ?
*
**
A l'ombre d'un parasol rayé, nous déjeunons d'une salade niçoise accompagnée d'un lourd pan bagnat que l'on fait glisser par une goulayade de Tavel.
Aujourd'hui place Aristide Briand à Sète, demain à nouveau vers l'Atlantique, avec le capitaine Vigor, le lieutenant Mercier apprend à démonter l'esprit d'une organisation et à remonter dans le temps pour y rencontrer des personnages d'aujourd'hui.
Tu vois, dit-il, c'est tout simple. Tu dessines des colonnes, et comme un comptable, tu alignes horizontalement et verticalement. Tels lieux et tels autres, telles années, telles personnes. Et puis, tu regardes les noms qui reviennent, et tu les classes dans l'ordre d'importance dans l'action du moment. Tu vérifies sur le terrain si possible. Maintenant, regarde ma liste, sûr qu'on les tient.
Le capitaine Vigor s'est levé pour s'exprimer. Sur fond de canal, le soleil le frappe de biais, il rayonne de lumière intense. Il étincelle d'un feu dévorant. Chasseur ? Homme de guerre ? Intellectuel heureux d'avoir compris ? Et pourtant, Mercier sait que cet homme rude, bâti en athlète, avec sa morgue insupportable la plupart du temps, avec son dédain des choses banalisées de la vie de tous les jours est triste. Profondément triste.
Depuis quelques semaines qu'ils travaillent ensemble, Mercier a compris que depuis des années certaines sautes d'humeur, certains passages à vide de cet homme si solide cachaient un trouble profond. Cet homme, qui avait pu croire qu'il devenait peintre, personnage de parties fines de la société débranchée, qui croyait que l'officier de marine au regard bleu acier, à la poigne sévère, à l'action prompte avait pu devenir un mouton ?
Mercier croyait avoir compris, depuis quelques jours déjà. Et maintenant, il y avait cette liste que le capitaine venait d'écrire et que voilà qu'il brûlait.
L'armée, les missions, la patrie, toutes ces choses n'étaient pas exactement pareilles à ce qu'avait imaginé le lieutenant Mercier à Coëtquidan.
Le lendemain les trouve à La Rochelle.
- C'est une bonne journée, dit Vigor. Ça se fête ! L'enquête roule.
Sont réunis, Vigor et Mercier, et aussi la journaliste, Domi et la veuve du lieutenant Cornet.
Vigor explique que les pistes se croient et qu'Arlette Organon sera bientôt prise dans la nasse. Il pense aussi qu'un certain Fouacine serait l'un des poseurs de bombes de l'année dernière.
Les hommes de Wilson, avec Bracq à leur tête venaient de trouver une grosse cache.
Il y avait toujours des armes, mais cette fois, en plus on avait découvert de l'argent en plusieurs sortes de devises, un fusil micro directionnel et des fusils d'assaut américains, une ou deux cordes de nylon, un appareil photo et des gadgets électroniques et des grenades incendiaires.
Le lieutenant Mercier écoute parler le capitaine Vigor. Il parle haut et fort devant les femmes. Trop fort pour être tout à fait franc. Dans sa tête, Mercier sait qu'il y a des soucis. Le capitaine Vigor est en grande tenue, uniforme blanc impeccable, képi aux ancres, galons et décorations. Il semble content d'avoir pris la peine de s'habiller ainsi. Pour les hommes, la tenue compte peu. Souvent, ils s'en moquent, alors que les femmes accordent aux petites choses de l'habillement et aux efforts de présentation une attention évidente. C'est vrai, pense le lieutenant Mercier, si l'homme veut se donner un peu de mal, rien n'est plus facile que de retenir l'attention d'une jeune femme. Ainsi, celle qui était assise en face de lui, Domi, dévorait Charles du regard. Vraiment, elle le mangeait, elle le dégustait. Elle était dégoûtante pour finir !
Domi sait-elle qu'elle figure sur cette liste brûlée, hier, à Sète ? et qui à part le lieutenant Mercier n'a jamais été lue par personne.
Domi, il y a longtemps qu'elle et Vigor sont amants. Quinze ans, peut-être un peu plus, oui, un peu plus, dix-sept ou dix-huit ans. Elle devait être mignonne, en ce temps-là.
Elle l'était vraiment, pense Charles sans savoir que son lieutenant pense aussi à Domi.
Domi et Jenny parlent d'autrefois. L'une et l'autre ont connu la région, elles y viennent souvent. C'est ici, à La Rochelle qu'Antoine et Jenny se sont rencontrés. Jenny se souvient du logis de Ronflac, Charles et Domi pensent à cette soirée qui avait commencé banalement. Charles revenait d'Afrique, il venait de débarquer à La Pallice d'un contre-torpillleur. Au coin de la rue, Domi l'avait attendu. Elle portait un ravissant ensemble, il allait apprendre que c'était du tissu particulier et la blouse était en shantung. Avec Domi, on savait tout. On savait qu'elle avait les lèvres douces. On savait que le corps-à-corps de la fille et du militaire n'était pas sans attirer l'attention. On savait que la boucle de la gabardine blessait le ventre élastique qui s'appuyait, qui s'appuyait, qui s'appuyait. On savait que ce ventre allait être accueillant, hospitalier, confortable. On savait qu'ensuite le tourbillon s'emparerait de Domi, et du couple. Domi saute au cou. Domi se pend aux lèvres, Domi se rue sur sa proie,
Domi mange l'homme. Domi, c'est bougeant, c'est vingt-trois ou vingt-quatre ans de saveur, de rondeur, de sensuelle naïveté, de volubilité, d'impossibilité de résistance.
Jenny, jeune, c'est beau, c'est grand, c'est blond, c'est dur, c'est marmoréen, c'est Antoine, ce n'est pas d'enfant. c'est Antoine, c'est Antoine, c'est la veuve d'Antoine.
Domi, c'est le feu, c'est petit et charmant, ça ne fait pas mentir le dicton, c'est souple, flexible, maniable, docile, soumis, agile, rapide et virevoltant. Domi ça s'échappe, ça s'envole, c'est un cerf-volant aux couleurs chatoyantes qui grimpe dans le ciel, dans le septième. Domi, c'est Antoine qui voit des étoiles mais garde son sang-froid.
Antoine qui a refusé d'être vampé par le feu-follet ne saura jamais plus que ce feu est beau et chaud. Antoine, un jour d'Afrique n'est pas revenu. C'est sans lui que la légion a sauté sur Kolwézi. Antoine ne saura jamais que la froide Jenny est le repos d'un guerrier redoutable, il ne saura pas que le sergent Fouacine est déserteur et que son ami, resté soldat après la sombre histoire de ce massacre au Soudan, histoire qui lui a valu d'être toujours lieutenant, s'en est allé, aussi. Antoine est mort sans penser à Jenny qui ce soir-là vêtue de sa seule veste de pyjama rose mal boutonnée, contenant mal ses seins fermes lui écrivait une lettre qu'il ne lirait jamais. Jennifer Morteau ne serait pas la femme d'un général de France.
Domi rit, Domi parle, Domi mange.
Le lieutenant Mercier ne lui offre qu'une froide amitié, ne lui pose que des questions qui tombent dans le vide.
- C'est vrai qu'on utilise des gaz en Irak, contre les hommes de l'ayatholla ?
- Qui selon vous a armé ce jaune dingo que les Israéliens viennent de relâcher, celui de Lod, vous savez ?
- Les journalistes ont-ils vraiment rencontré Fenouillan ?
- Pensez-vous que les Druzes pourraient faire changer la situation à Beyrouth ?
Au fond de l'établissement, quelqu'un avait introduit des pièces dans le juke-box.
Un Aria de Bach - interprété par les Swing le Sisters éclate entre les tables.
Domi est un élément du puzzle, une de ces petites figures découpées dans tous les sens dont on ne sait que faire pendant des jours et des jours. Domi est rondeurs, mais rondeurs mobiles qui ne se casent pas en place, Domi est couleurs, mais aucune couleur de Domi ne semble s'accorder aux autres, Domi devient une migraine permanente.
Domi et Jenny s'en sont allées, ce soir-là, elles partent conquises, rassurées. Le capitaine Vigor est un homme sur qui on peut compter. Il leur a souhaité bon voyage et on lui dit bonne fin d'enquête.
Vigor et Mercier sont partis à pied, lundi on terminera cette filature. Celui qui dit que les voyages forment la jeunesse n'a jamais filé d'individus soupçonnés de terrorisme. On va de ville en ville, d'endroits en patelins, de voiture en bagnoles, on a trop chaud, on se gèle.
Une jeune prostituée au pied d'un immeuble. Noire, de cheveux, assez confortable, robe en mini lainage gonflée partout où il faut, visage quelconque. Elle lui sourit lorsqu'il passe devant elle.
Décidément, tout le monde le regarde, ce Vigor.
C'est plus tard, c'est assez tard. Hôtel France-Angleterre.
- Je me demande tout de même, dit Charles, comment Cornet s'est fait piéger ?
Catherine, dans la salle de bains, retira sa robe de chambre, afin de ne pas la salir, et s'assit en soutien-gorge et petite culotte roses devant la coiffeuse. Ses jambes longues et nerveuses étaient agréablement galbées. Ses seins classiques en demi pomme étaient émouvants.
Elle avait le corps net d'une jeune fille.
Elle commença se démaquiller.
Elle est comblée, enfin presque. Elle est heureuse, enfin, presque.
C'est tout de même avec elle que Charles est ce soir, dans cette chambre.
Cambrée, les cheveux un peu fous, le diable qui fouille son corps, elle frissonne.
Si l'on peut conquérir Charles, peut-on se le garder ?
Elle s'entendit dire : «C'est un samouraï » et comme l'écho qui répond, vint de l'autre pièce :
- Plus personne n'a besoin des samouraïs.
A quoi Charles avait-il répondu ?
Peut-on connaître les pensées de Charles ?
Catherine avait bu dans son verre et n'y avait trouvé que l'anisette. Catherine avait écouté dans le même coquillage mais elle n'avait entendu que la mer. La mer ? Le souffle de la mer dans le coquillage, comment savoir si l'autre l'entend, si c'est le même souffle ?
Catherine se dresse, face au miroir mural.
Charles est derrière Catherine, venu silencieusement, en grand prédateur. De ses mains, il soutient les seins de Catherine, si bien accolé à elle que son sexe dur lui fait une barre dans le bas du dos.
Chacun est seul et tous deux ne font plus qu'un.
Le lit les accueille, réceptacle d'un amour de plus ? d'une tromperie de plus ? d'un soir, d'une nuit, d'une vie ?
Qu'ont-elles toutes à se coucher sur le dos, attendant le labour, offrant leur profondeur, leur impudeur.
Qu'est-ce que ce doigt tendu qui montre la hauteur du désir, le centre du monde.
Catherine se laissa d'abord faire l'amour, comme elle ne se lassait pas de se le laisser faire depuis que tout avait commencé, avec Charles.
Il n'y avait pas longtemps que Charles et elle... il y avait seulement... il y avait tout le temps. Charles et elle. L'éternité.
Charles en elle, pour l'éternité.
Elle le veut encore.
Peau contre peau, comment pourraient-ils être davantage ensemble?
Il est pourtant si lointain encore.
Dans sa tête de chasseur, d'homme de proies... dans sa tête qui ne cesse d'être emplie de ces noms, dans sa tête il y a :
DOMI
JENNY
GERMAINE
NADINE
ARLETTE
BRACQ
CORNET (+)
LEJUSTE
FOUACINE
- Nom de Dieu de milliards de merde...
Catherine est bouleversée, jamais il n'était imaginable que Charles Vigor dise un gros mot, que Charles Vigor perde un instant cette maîtrise exceptionnelle de son état physique et de ses sentiments.
Catherine pleure doucement.
Dans la chambre, le capitaine secoue le téléphone.
La sonnerie, quelque part en France réveille un homme de garde.
- Oui, mon capitaine, c'est noté mon capitaine.
Une heure plus tard, le télex crépite dans les corps de garde, dans les gendarmeries.
On recherche...
Chapitre 10
Claire
J'avais déjà vu la chose des garçons, bien sûr. Ils sont tout le temps en train de la montrer comme si c'était beau à voir, ou intéressant. Il y en a même qui ont voulu que je la touche. C'est ainsi que le père Julien une fois, près de sa cabane m'a serrée très fort et a déboutonné sa culotte.
Dans un bus, une fois il y a un vieux de seize dix-sept ans qui m'a dit:
- Tu sais, t'es chou, j'te la fourrerais bien.
J'étais toute rouge et je n'osais pas bouger, sur la plateforme, les gens autour de nous me regardaient. Il est descendu avec moi et dans le tournant de la rue de Navarre, il me l'a mise de force dans la main. Moi, ça ne m'intéresse pas. Mais je suis ennuyée.
- Tu me fais tout chose, qu'il me dit, l'autre soir. Maintenant, le soir, on est tranquille, mon bon ami et moi.
Abdel est dans les dunes après le souper, avec Suzanne, ou consigné dans sa chambre en bas - car il est assez turbulent ces jours-ci et Ginou joue aux cartes et aux dominos à la caserne.
Avant qu'il n'arrive, j'étais allée à la salle de bains. Je me suis regardée dans la glace, toute nue et je me suis trouvée vraiment belle, j'ai vraiment des seins, maintenant, tout petits mais qui pointent durement. J'ai le ventre bien plat, lisse, les jambes longues, nerveuses. J'ai la taille fine, souple, les hanches étroites, les fesses arrondies. J'ai deux fossettes à la naissance des fesses, et les épaules bien rondes. Je suis jolie quoi, je comprends qu'il soit amoureux de moi. Je me demande même pourquoi il ne l'est pas depuis le premier jour.
Je l'attendais, couchée dans mon lit. Maintenant, tous les soirs, quand il arrive de ses aventures avec Abdel et les autres, après le repas, il vient s'asseoir sur le bord de mon lit et nous parlons de tout, lui et moi. Parfois, il s'allonge sur la couverture et c'est bien, on a chaud.
C'est comme ça que j'ai remarqué qu'il n'avait pas la même chose que les autres garçons.
Dans la salle de bains, avec Marianne, quand on a été tout nus tous les deux, je n'ai pas fait attention, j'étais trop fière de moi d'abord et puis trop fâchée sur la monitrice pour le regarder vraiment. Et puis, sauf avant qu'il n'entre dans l'eau, il n'y avait rien à voir car au travers de l'eau, c'était pas possible, tellement il y avait de la mousse et de la saleté et il ne s'est pas levé quand j'étais là. Mais ici, dans la chambre, maintenant, il vient avec son pyjama près de moi. La première fois, j'ai cru qu'il avait mis un bout de bois qu'il avait ramassé, dans sa poche, mais après, j'ai compris que c'était sa chose.
Parce que des fois, ça bougeait quand il était contre moi.
J'ai déposé des coquillages sur la tablette de la fenêtre, c'est nous deux qui les avons ramassés. Il y en a de très beaux. J'ai lu une très belle histoire d'amants que m'a prêtée Arlette. J'ai pleuré un peu. Quand il est venu, il m'a prise par les épaules.
- Pourquoi tu pleures, Clairette qu'il a dit et en même temps, sa main a glissé sous la couverture, touché mes jambes, remonté sur ma cuisse, sous la robe de nuit de coton, et s'est déposée sur moi. Il m'a embrassée sur la bouche. Il y a eu du bruit dans l'escalier. J'aurais voulu que ça dure tout le temps.
J'y ai pensé toute la nuit.
- Fouacine ou quelque chose comme ça, dites-vous, répète le vieux fonctionnaire des archives face aux deux officiers... officiers parce qu'ils ont montré leur carte de service.
Aujourd'hui, c'est le maquis. Ils sont tous deux en jeans, bottillons de cuir, veste de cuir sur une chemise à carreaux chamarrée.
- Voilà mes beaux, voici les documents, signez-là siouplé. Merci beaucoup. N'oubliez pas la signature pour le premier dossier non plus, merci et au revoir.
Le dossier ne nous apprend pas grand chose... bien que...
quoique...
- Tu vois, engagé comme un plouc puis rapidement proposé sous-off. Bons états de service, bonnes études entre des missions réussies, disparu en 1978.
- Tu penses qu'il n'est pas mort ?
- Je vois surtout qu'on n'a pas retrouvé son corps, que son chef était Cornet et que ce pauvre Antoine est mort assassiné, cela ne semble pas faire de doute. Je vois aussi que ce type a été mêlé à cette affaire qui a valu à Antoine de rester simple lieutenant et d'avoir une mauvaise note dans son dossier.
L'autre dossier n'est guère plus épais. On y apprend seulement le nom du premier mari de Germaine.
- Pas bien gras, tout ça.
- Non, c'est pour cela que nous allons aller remuer un peu partout, faire des vagues, frapper du bâton dans la fourmilière.
J'espère que nous découvrirons, par surprise, des liens, des accrocs, des relations, des inimitiés que les dossiers et les rapports de filature n'ont pas faits apparaître.
Un boulevard calme, le long d'un parc public, arbres, bancs. Sur le banc, une fille. Dix-huit ans, jeans usés, pieds sales dans des sandales découpées, tee-shirt crasseux, pas de soutien-gorge, cheveux lisses, paumée, style étudiante de fac n'ayant d'autre avenir qu'à la caisse d'un hyper-marché, au mieux. Elle est assise seule, le regard dans le vide.
A ses pieds, une valise.
Depuis le 12 janvier a disparu de son domicile à Pont St Mont, Mélanie Vencimont, âgée de seize ans.
Signalement: taille 1 m 62, corpulence moyenne, cheveux châtains clairs bouclés. Elle est vêtue d'un pull-over noir, d'un blouson noir avec doublure orange et d'un blue jeans bleu. Elle est chaussée de bottes noires. L'intéressée a été aperçue la dernière fois le 12 janvier vers 8 h 30 à la descente du train venant de Lyon. Tout renseignement permettant de retrouver la trace de la disparue est à communiquer à la police ou à la gendarmerie la plus proche.
Chaque fois que le lieutenant Mercier voyait une paumée dans Paris, les avis de recherche se bousculaient dans sa tête. C'est elle, oui, elle paraît dix-huit ans, c'est elle.
- Bonjour Mélanie, dit le lieutenant en s'asseyant sur le banc.
- Vous savez qui je suis, dit la fille avec une lueur de reconnaissance, d'amitié, une certaine chaleur de ton.
- Je sais surtout que tu es en train de faire des bêtises. Et si on allait tout simplement chez tes parents, mais avant, tu m'expliques.
- Vous êtes de la police, n'est-ce pas ?
- Pas vraiment, mais tu peux avoir confiance et si tu n'as rien de grave à te reprocher, il ne se passera rien. La vie ne vaut pas d'être gâchée pour des bêtises. Viens, on va prendre un café au coin et s'asseoir à une table. Tu viens ?
La fille hésita, ramassa la valise et suivit le lieutenant Mercier au bistrot du coin.
L'histoire était classique et édifiante. Mélanie est tombée amoureuse d'un beau garçon d'environ vingt-cinq ans. Elle n'ose pas en parler à ses parents. Ensemble, ils échafaudent des projets d'avenir. Mais le garçon, Ahmed ne travaille pas vraiment régulièrement. La fille, bien qu'amoureuse est un peu craintive.
N'a-t-elle pas lu dans Allo ici Police que des hommes poussent des filles à se prostituer. Jamais elle n'acceptera. On parle à nouveau d'avenir avec Ahmed et elle est convaincue que l'amour et l'avenir passent par lui. Il fait des petits jobs, elle ne sait pas bien quoi, ils habitent des logements de passage chez des amis Arabes d'Ahmed, à Paris, on rencontre un grand fort homme.
- Non, je ne me souviens pas de son nom.
Et puis pour aider ces gens-là qui sont dans la misère, vraiment, vous savez, elle fait aussi quelques petits travaux. Par exemple, on lui demande de porter des paquets, des colis, des valises, en métro un peu partout dans Paris. En général, elle doit aller dans un café et quelqu'un, quelquefois un homme, quelquefois une femme, non pas pour toujours des maghrébins, lui demande, à mots convenus, le colis, le paquet.
- Non, je ne sais pas ce qu'il y avait dans ces colis.
- Et là, aujourd'hui, qu'est-ce qui se passe?
- Ahmed n'est pas rentré depuis trois jours et on lui a dit ce matin qu'il ne reviendrait plus, il paraît que la police le recherche, il paraît que enfin, c'est fini, quoi.
Et la valise qu'elle porte maintenant, c'est un... c'est un colis ?
- Non, ce sont mes affaires, je me suis enfuie. Je ne sais pas où aller, mais ce matin, je suis allée à la poste, dans le IV., là je devais laisser un colis, dans une poussette d'enfant, sous le siège.
- Sous le siège ? Et il y avait un enfant dans la poussette? - Non, enfin pas vraiment.
- Pas vraiment ?
- Il y avait une grande poupée.
Le lieutenant Mercier demande un jeton, appelle le central.
Le lieutenant Mercier devient pâle, très pâle... après ses explications, la centraliste a dit :
- C'est trop tard, la bombe a explosé il y a un quart d'heure.
La tasse est vide. La valise n'est plus là. La fille non plus.
- Oui, dit le bougnat, elle est sortie rapidement, elle est partie vers la gauche.
Vers la gauche pense Mercier en regardant la foule des Parisiens se bousculer sur le trottoir. Serait-ce elle cette tête ? Ou cette autre ? N'est-ce pas sa silhouette qui traverse là-bas ?
Paris.
2.500.000 habitants dans la boucle de la Seine, 2.000.000 de navetteurs tous les matins, vingt commissariats d'arrondissement mais aussi cinquante hôpitaux, d'innombrables stations de bus, métros, trains, trois aérogares, peut-être mille hôtels ou meublés ou plus, et plus de fiches de police. Et Mélanie Vencimont.
Quelques bars plus loin l'officier spécial Charles Vigor réfléchit aux différentes actions qu'il lui reste à faire. Les différents contacts qu'il vient d'avoir font se refermer la boucle, le cercle.
Il est arrivé maintenant à la conclusion que les bombes c'est Fouacine, les agressions contre certains Arabes n'étant pas comme on l'avait cru des règlements de comptes mais bien la poursuite d'un plan délibéré qui dure depuis bien des années.
Il lui fallait encore trouver quelques indices, quelques motivations plus précises. Il se dit qu'une journaliste pourrait l'aider et se dirigea vers l'appartement de Domi. C'est elle qui avait voulu quitter l'atelier, il y a un an environ. Il n'avait pas bien su pourquoi. C'est vrai que depuis son dernier voyage à Beyrouth elle est, comment dire, autre.
Que s'est-il passé, là-bas ? Elle en est revenue avec un scoop sensationnel, l'interview d'un insaisissable et abominable assassin recherché par les Américains, les Allemands, les Italiens, enfin tout le monde, quoi.
La porte était ouverte.
Elle était couchée sur le dos, ses cheveux foncés s'étalaient sur l'oreiller et son harmonieuse poitrine était cachée par les draps. Sur une chaise il vit un délicat soutien-gorge, une paire de chaussettes et une petite culotte bossue encore qui gardait en ses plis des formes qui ne lui appartenaient pas.
Elle était délicieuse avec ses longues jambes nues, qui dépassaient du drap tout relevé, chiffonné; toute engourdie de sommeil elle avait cet air ingénu qui l'avait séduit dès le premier jour.
Domi et lui, cela avait été une aventure extraordinaire.
Du ton qu'aurait employé Athos, arrondissant le geste d'un élégant balayage de plume de chapeau, quand les femmes n'étaient ni mâles ni lesbiennes, les hommes mignons sans être pédérastes, les ministres saboteurs de la nation, il lui dit :
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- La porte était ouverte, je suis rentré, tu es plus belle que toutes les filles de Paris.
- De Paris, seulement ? Seulement de Paris, dit-elle en s'éveillant.
- De partout, mon cœur, lève-toi et marche, j'ai besoin de tes lumières.
Dans la longue glace d'angle il observe le jeu mouvant de la silhouette. La chemisette dont elle est revêtue, (tiens ? elle ne couche plus toute nue ?) est un nylon à faire se détourner un séminaire complet, rosé, plissé, dentelé, qui cache peu de choses.
Pendant qu'elle se vêtait, il restait en contemplation devant des tiroirs ouverts et débordant de merveilles : des poches de soutien-gorge ayant contenu des seins, des slips d'une transparence à se demander pourquoi on en met, des chemises de nuit d'une fragilité de fumée. Il pensa à nouveau que Domi et lui, cela avait été... cela avait été... cela avait été... Domi et lui quand il allait, il y a quelques années, la chercher au journal.
Quatre femmes sont sorties déjà. Elle doit être la dernière, comme toujours. Son expérience lui dit qu'elle se pomponne, se poudre, se rougit les lèvres, se dessine des sourcils et se parfume en des coins sombres mais l'impatience ne donne pas d'indulgence. Perchée sur ses hauts talons, elle va descendre l'escalier. Elle glissera, elle courra vers lui, se haussera pour avoir les lèvres effleurées.
- Voyons on n'embrasse pas dans la rue.
Ensemble ils s'enfourneront dans la voiture garée exprès dans la rue latérale, sombre, et sous l'abri précaire de ce toit de tôle, il la serrera, la touchera partout, la pétrira, reprendra possession de ce corps qui lui a échappé une journée entière et dont il n'épuisera jamais tous les mystères.
A la sortie de l'immeuble de Domi, un homme nous croise, elle lui fait son regard numéro huit et plus rien ne compte pour lui : ni le rendez-vous avec son banquier qui doit lui ouvrir un crédit ni les adhérences ovariennes de son épouse ni sa cravate ni la rosette au revers de son veston, il n'y a plus dans son horizon du jour que cette inconnue coquine et jolie à laquelle il n'est pas indifférent.
Dans la rue, on se retourna sur eux. Toujours ils formaient le couple parfait. Ce genre de couple illégal, idéal dont au premier regard, on sait qu'ils sont amant et maîtresse.
Par cette chaleur caniculaire, la jeune femme ne porte qu'un léger corsage de nylon. Hier encore, dit-elle, à cette heure-ci je me dorais sur la plage au club, m'abîmais le dos sur les galets.
- Tu te rappelles quand nous faisions l'amour dans les rochers ?
Bien sûr, il se rappelle. Ils avaient une fois, fait l'amour entre deux rochers. On pouvait les voir du bar.
Il existe un lot d'adjectifs dont Domi ne se lasse pas : magnifique, merveilleuse, splendide, ravissante, formidable, Charles l'avait su tout de suite et les avait de sa voix de gorge répétés inlassablement.
*
**
Je regarde ma montre. Il est deux heures. La fatigue me surprend. Il fait bon, je vais piquer un roupillon. La fiesta c'est pour dans quelques heures.
Cette nuit-là, nous sommes couchés dans la poussière et la caillasse. Abdel a baissé la tête, tout à l'heure juste à temps pour ne pas recevoir une giclée de balles. D'autres furent moins rapides qui tombèrent comme on dit au champ d'honneur. Ils sont heureux tués sur le coup. Certains, blessés, seront mutilés, on leur tranchera la gorge et les couilles qu'on installera dans leur bouche. Ils doivent avoir un fantasme de pompiers jamais satisfait, ces gars-là.
Jamais ils n'attaquent à armes égales, ils sont un bataillon contre une section, notre rôle à nous, commandos, c'est de leur tomber dessus au moment où ils approvisionnent. Enfin, d'après le premier chef Debeer, les Viets c'étaient du schproum aussi, il paraît. Eux, ils vous enfilaient sur un pieu bien dressé. Rien que des fantasmes sexuels comme je disais. Et si on supprimait les fantasmes en ouvrant l'esprit aux filles, peut-être qu'il n'y aurait plus de guerre et aussi les guerres c'est peut-être seulement des hommes qui n'ont trouvé refuge ni dans le sein de leur mère ni dans le ventre de leur femme; la découverte d'un camarade avec ses couilles en bouche, avec ses intestins éparpillés aux quatre vents avec ses yeux désorbités quelquefois, ça devrait être montré dans toutes les écoles, ça devrait être affiché dans toutes les chambres d'enfants.
La découverte de boucheries de ce genre amène fatalement à vouloir venger le camarade, amène à avoir peur d'y passer soi-même, tandis que si on a vu cette image sans cesse, on n'a vraiment pas envie que ça se passe. L'esprit humain ne peut sur le terrain, dans l'immédiat, rester indifférent devant ce spectacle et ne peut ni pardonner ni oublier, alors on massacre n'importe qui n'importe quoi.
Alphonse s'est fait rapatrier en capilotade, nous on n'a pas eu cette chance. Nous nous sommes retrouvés avec quatre copains pour une patrouille de nuit en préparation de l'opération Cougar.
D'après les anciens d'Indo, il paraît que les Arabes, c'est plus terribles que les Viets, ils se livrent à des viols et des tueries inutiles sur les populations de l'endroit. Cela doit être vrai, après de longues heures de marches nous sommes arrivés dans un village où tout était pillé, saccagé. Nous sommes entrés dans la brousse pour nous rapprocher le plus possible des salopards, sans nous faire repérer, arrivés derrière les cases, nous avons entendu des voix, pas de doute, ils étaient là! Des fois, il faut des jours et des jours pour oublier les scènes d'horreur qui se passent dans les villages, surtout quand il n'y a plus que des femmes et des enfants. C'est pas ta faute disait Abdel, allez viens, fais ton boulot. Un jour tu verras, on fera tant de massacres chez les amortis qu'enfin ils comprendront qu'il ne faut envoyer aucune armée en terre étrangère. Que chacun se massacre chez soi et cesse de tuer et voler les enfants des autres. Si les Francaoui se plaignent d'être envahis par les Nord-Africains, comme on nous a dit à Marseille, ne serait-ce pas surtout parce que les roumis ont passé deux fois leur temps ce siècle-ci à se tuer les uns les autres et même à aller se faire tuer ailleurs, chez les Coréens, les Viets, les Khmers...
Peut-être que c'est normal, tant de boucles noires en France dans les écoles. Ils ont besoin de nos enfants pour apporter du sang nouveau, ils ont honte d'avoir fait mourir leurs propres enfants et c'est pour ça qu'ils nous en veulent. C'est parce que leurs enfants sont morts de leur propre faute.
Le passage protégeant l'entrée était ouvert malgré quelques barbelés et sur le côté, des plaques d'asbeste-ciment retournées. Abdel passa le premier, nous avons rampé pendant quelques mètres pour parvenir dans l'enceinte. On pouvait apercevoir des corps, la position où ils se trouvaient ne laissait aucun doute, le massacre avait été total. Soldats, hommes, femmes, enfants: tous ces corps étaient pêle-mêle, éventrés, égorgés, dans des positions grotesques, il y avait un blanc, défiguré, dents cassées, plus d'oreilles, yeux énucléés, testicules et verge à un clou au mur, les deux pieds coupés pour ne pas qu'il s'enfuie pendant le supplice.
Au petit matin, un hélico de support est arrivé. Abdel allait partir avec eux, il rentrait à l'école des sous-officiers. Je serai content quand il reviendra avec ses galons.
L'un des pilotes nous fit comprendre d'un signe de la main que tout était ok et l'hélico arrosa de sa mitrailleuse pour faire la part des choses et du risque inconnu.
Abdel bientôt sera sergent. Souvent, disait-il, lorsque je m'extasiais sur sa future promotion, il ne faut pas être un dieu pour commander aux autres de faire n'importe quoi, faire des choses tant est insondable la bêtise humaine et la vanité.
Après son départ, nous avons effectué une patrouille et nous avons capturé trois Libyens.
- Qu'est-ce qui vous fait dire que ce sont des Libyens ?
- Ben y foutaient l'camp.
- Vous n'avez rien découvert sur eux ?
- Rien du tout mais qu'est-ce qu'ils ont mouillé leur froc quand ils ont su que nous étions Français.
- Mais sinistres cons, s'exclame le lieutenant tout fâché !
- Vous ne leur avez pas dit Français, j'espère.
- Ah si, mon lieutenant, z'auriez dû voir leur gueule !
- Mais, vous êtes cons, tous on est des techniciens de Centre Afrique ça va ? Essayez de mettre dans votre caboche que les Français sont tous partis, que Tombalbaye, c'est fini bientôt et que votre patron sera Félix Malloum, rien d'autre et où sont-ils maintenant ?
- Ils sont enterrés que seule leur tête dépasse, mon lieutenant, comme ça, ils peuvent pas partir.
Plus tard, quand j'ai été évacué à cause de la blessure, ils m'ont beaucoup parlé de cette affaire à Calvi.
Et aussi de certaines patrouilles qu'on avait faites.
Seulement accompagné d'Abdel, de Firmin et moi-même, le lieutenant Cornet contrôla entre minuit et quatre heures tous les postes qui allaient vers la cote 905. La nuit semblait tranquille seulement emplie des bruits de la nuit africaine, vacarme permanent des insectes puis plus tard des feulements, des bruissements, des potins d'ici: bien qu'il y ait peu d'eau, il y a des gazelles, des léopards et des serpents aussi. Et des Toubous, les Toubous, c'est pas des bêtes, c'est des gens, mais y font du boucan à vous casser les oreilles. Quel pays ! 30 degrés à l'ombre quand il fait frais, de désert en luxuriance, de richesses en pauvreté, de l'âge de la pierre à l'âge de l'atome! Ils traversèrent silencieusement un village Daum doum endormi, dérangeant un chien famélique et deux moutons qui s'encourent.
On est redescendu à toutes pompes vers la cote 108. Pour du toboggan, c'est du toboggan, ici.
Et question cailloux dans le chemin, pardon.
A la cote 108, un gus de garde nous explique qu'il y avait des rafales de fusils lourds depuis deux jours.
- Au Soudan ?
- Oui et des Noirs armés probablement.
- Et, il y a sûrement des commandos avec eux et de plus, les gens d'ici parlent même d'Égyptiens qui y seraient aussi.
J'entendis le lieutenant faire une surprenante remarque, alors.
- A quoi ça rime tout ça, ils nous auront tous.
Même si on parvenait à leur interdire une frontière de plus de mille kilomètres, les Libyens entreront où et quand ils le voudront, dans ce fabuleux fromage. Il y a du minerai stratégique et du pétrole, ici. Et puis, par la pissoire d'El Geineina.
Et à Fort Lamy, des naïades en bikinis extra courts, certaines les seins nus font du bronzage. Qu'est-ce qui ne tourne pas rond ?
Chapitre onzième
ALGER
Grace Kelly et Robert Mitchum ont été les vedettes du Festival de Cannes.
J'aurais bien voulu y aller, me plonger dans l'ambiance d'un festival de cinéma, cela doit être passionnant, voir les vedettes de près. Sur le boulevard, les croiser, les regarder s'asseoir à la terrasse d'un café, prendre une table en face d'elles, au restaurant s'apercevoir qu'elles mangent des mets qui nous sont familiers, aller danser avec une starlette du moment, jouer les producteurs jusqu'au petit matin et baisser les bras parce qu'on n'a pas loué au Carlton.
Et puis, aussi les plages.
Les plages d'ici sont agréables mais sur la côte des Maures, cela doit être autre chose, tant vanté. A Sainte Maxime ou peutêtre à Saint Tropez, c'est paraît-il un petit port pour les artistes. Et on sait bien que les artistes sont peu farouches.
Je suis ici à cause de mon père. Il ne m'a pas pardonné cette bêtise avec Rose-Andrée, alors, m'a-t-il dit, tu finiras tes études à Alger. C'est très bien là-bas, pour ton stage en hôpital, il y a un excellent patron que je connais.
Les Algérois sont gentils et méfiants comme tous les habitants des petites villes de province. Ils ont importé ici tous les défauts français et s'y complaisent bien. Les rapports entre ceux qu'on appelle les Pieds-noirs et les Algériens de souche arabe sont réduits à leur plus simple expression.
Les filles ne sont pas trop distantes, qui veulent s'échapper de la tutelle de ces familles africaines aux mille frères et cousins.
Les unes après les autres, Claudine, Huguette, Éliane, Béatrice, Gabrielle, Isabelle tombent aux mains de l'ennemi. La vallée est tour à tour couverte d'un épais brouillard et d'une poussière suffocante. La troupe ne reçoit depuis plusieurs semaines aucuns vivres frais. Ceux qui sont valides ne boivent même plus le Vinogel. Quel sombre industriel camouflard et camouflé a bien pu inventer cette infâme boisson ?
De Genève à Berlin, les conférenciers succèdent aux conférenciers. Le gouvernement Laniel vient d'accepter que la guerre d'Indochine se termine par une négociation et un compromis de paix. Une chose terrifiante vient de se passer... qui passe presque inaperçue... Lurs ? Avec ce curieux pater familias sorti en droite ligne d'un roman de Balzac, le procès Marie Besnard? un roman policier noir du XVII. siècle au cœur d'une étude de mœurs du XIX., pas du tout. C'est aux Marshall qu'il s'est passé un événement extraordinaire.
Une commotion de fin du monde pour des îles et des atolls qui n'avaient jamais demandé la célébrité. Bikini a explosé. Eisenhower explique que « Something » s'est passé d'imprévu.
Tout l'hôpital en parle depuis que les journaux du matin en ont donné la nouvelle.
Alger 54, c'est pas merveilleux mais je suis tout de même mieux que Marcelin qui est allé à Dakar.
L'hôpital ici est agréable pour travailler et le grand Patron m'aime bien. Pas seulement à cause de mon père. Il dit que j'ai le sens de la médecine et une bonne main de chirurgien. Il me prévoit un bel avenir - si je cesse de faire des conneries (il dit des clowneries car il est plus poli que moi). D'ailleurs, il m'a dit de passer le voir en fin d'après-midi.
J'irai le voir. Avant, il faut que je rencontre Aicha.
Même quand l'événement n'est pas aussi fantastique que celui d'aujourd'hui, les nouvelles de la Métropole arrivent régulièrement. Alger n'est pas le trou perdu que je croyais trouver.
L'Écho d'Alger informe sans trop déformer.
A la terrasse du « Lion d'Or », le bistrot des étudiants, toutes les conversations portent sur l'incroyable: « Ainsi donc les chimistes ne sont pas certains de maîtriser leurs essais atomiques.»
Ils n'ont pas l'air malins, ces Amerloques qui ont électrocuté les Rosenberg et blackouté l'Oppenheimer. Pour lui, c'est bien fait, je n'aime pas ce long maigre à l'air toujours égaré mais qui a sorti de son chapeau comme un prestidigitateur une formule pour faire sauter le monde. Il aurait mieux fait de la garder pour lui.
Je me prends à rêver que je ferai de grandes découvertes médicales.
*
**
Le 12 mars, au camp retranché de Dien Bien Phu, le colonel Christian de Castries prononce des paroles décisives: « Messieurs, c'est pour demain soir à cinq heures. »
Cinq heures, là-bas, le tonnerre des canons, mais pas ceux que l'on croyait.
Ici, le gros ventre d'Aicha est devenu plat. C'est un fils.
Des obus de 105 que personne n'avait prévu tombent avec une précision remarquable. Pigot et Gaucher sont tués tout de suite. A vingt-deux heures j'ai décidé que ce moutard ne m'emmerderait pas. Aicha partira dans le bled pour se reposer avec dix mille francs et le gosse sera confié au ménage qui habite au 15, dans la rue.
Les petits fantassins tout de noir vêtus, comme des milliers de fourmis anéantissent, à la lueur fantômatique des fusées éclairantes, le bataillon de la Légion.
Atroces, bouleversantes sont les premières photos qui éclatent en page deux et quatre, mais les nouvelles vont plus vite que les photos et la page un raconte la défaite totale et la mort d'un bataillon de tirailleurs algériens. Il n'y a que quelques survivants. Dans les rues d'Alger, des larmes et la stupeur.
L'armée française n'est pas invincible.
Un peu plus tard, deux mille morts sont comptés, dix mille prisonniers dont le calvaire de sept cents kilomètres de jungle commence.
C'est l'humiliation.
Aicha pleure, elle a compris qu'elle ne reverrait pas son fils.
Je n'ai même pas voulu savoir quel nom elle lui avait donné. Je n'ai rien voulu entendre de ses explications, de sa tentative de me faire revenir sur ma décision. Et encore, elle ne sait pas que je vais demander à ces gens de quitter Alger, d'aller ailleurs. Je payerai leur déménagement. Peut-être même en France. Ces vieux-là seront contents de rentrer au pays et j'aurai un peu d'espoir que ce qui est tout de même un peu de moi devienne, qui sait, un élève chez les bons pères et puis un solide et honnête travailleur. Ici, de toutes façons, il aurait mal tourné. C'est sûr, les bicots c'est racaille et compagnie. De compagnie, ils en ont d'ailleurs toujours besoin. Comment peuvent-ils être sans cesse les uns dans les autres en train de palabrer. Ils tournent en rond au lieu de travailler. L'avenir de l'Algérie, c'est pas vraiment eux. Le collectif ? Pour faire quoi ? L'avenir de l'homme appartient à lui seul, accident et maladie exceptés... et avec ma médecine, moi je...
Moi je quoi ? Allons voir si ma thèse peut être reçue à Marseille. Je vais me plonger dans la recherche médicale, ouvrir un cabinet, devenir chirurgien, épouser une métropolitaine qui a des bifftons, faire de la politique, tiens par exemple prendre le contre-pied scientifique et engranger des voix de froussards en faisant campagne pour désinventer les armes nucléaires et jouer Rastignac.
A moi Paris !
Je me ferai convoquer interviewer comme on dit maintenant.
Si on me demande pour 10 heures; j'arriverai à passé la demie, souriant et bronzé, col de chemise ouvert aquavelva et alka seltzer seront la source de mon dynamisme social.
Je les écraserai, je leur en ferai baver.
Aïcha écoutait son transistor. C'était un joli petit parallélépipède de plastique, entouré de cuir à grosses piqûres, avec des trous pour laisser passer la musique. On commençait à trouver dans les magasins français ces radios japonaises. Les Français les appelaient poste transistor. On avait les nouvelles de partout, tout de suite.
Elle apprit ainsi, en même temps que deux millions de personnes, l'explosion d'une bombe dans la médina et qu'un coup de bazooka avait été tiré' de la rue 'vers le bureau du général Salan.
Dans la rue, elle fut arrêtée par une patrouille. Le sous-officier commandant descendit de la jeep avec un homme en tenue de parachutiste.
- Vos papiers ?
Ils ne pensent qu'à ça, les Français, les papiers !
Mais, c'est comme ça ! Les hommes aiment bien brimer les autres, surtout quand cette autre est une femme. Pour circuler, passer des frontières artificielles, créées par ces hommes qui ne voient pas que demain ils ne seront plus là, chassés ou morts, il faut des papiers tamponnés, cachetés, timbrés. Celui qui contrôle n'a aucune idée de à quoi servent les brimades administratives que l'on a imposées et lui-même, singe pas même savant, mais armé de son droit et surtout de sa mitraillette aspire à démontrer sa toute puissance en faisant semblant de contrôler quelque chose.
Lorsqu'elle a eu besoin de sacro-saints papiers, elle est allée à l'hôpital, elle a demandé à voir son ancien amant devenu médecin militaire.
Il est resté pareil à lui-même, grossier, vulgaire et égoïste. Il ne lui a pas même demandé comment elle allait. Il s'est plaint d'avoir dû rester en Algérie, réquisitionné par l'armée.
Elle ne lui a pas demandé s'il savait ce qu'était devenu son enfant, leur fils.
Aïcha avait un ami, elle était triste. Le sort de la femme musulmane ne la satisfaisait pas. D'abord, poussée par ses parents, elle s'était laissée courtiser par ce Français - qui allait avoir une belle situation, qui était son avenir, et puis poussée par son entourage, elle se laissait courtiser par Aïn Senarda qui était son avenir, qui allait avoir un poste important dans la république paradis terrestre qui allait surgir de la guerre.
Aïn était plus proche d'elle, qui lui parlait des exploits d'Abd El Kadher, lui disait des sourates, lui parlait des Combattants de la Foi. Marcel était plus passionné peut-être ? Mais, ils l'avaient traitée, l'un et l'autre, avec dureté. Plus elle y songeait, et plus la comparaison perdait de son intérêt. Elle finit par se rendre compte qu'elle se fichait de l'un et de l'autre. Ce n'étaient que des boucs, ni l'un ni l'autre n'avait parlé d'amour, ne l'avait embrassée tendrement, n'avait même prononcé un seul mot vraiment gentil. De sa courte vie, elle n'avait connu que des hommes comme cela.
Quand l'insurrection d'Alger avait pris une forme plus dure, à cause de ce mal ineffaçable dans son cœur, sa chair, elle avait voulu, elle aussi porter des bombes, tuer des Français. Mais au fond des chambres où se réunissaient les hommes du FLN, son combat pour la libération n'était plus que d'être l'en. versée par terre, dépouillée de son pantalon, moquée du petit slip bleu pâle très parisien, dénudée sur vingt centimètres utiles, la première fois, être tenue bras et jambes pour que tous s'assouvissent - heureusement en commençant par celui qui avait rang d'officier, les traditions de chefs étaient respectées.
Elle cracha par terre son dégoût des hommes..
*
**
Vainement elle tenta de le dissuader de ce projet, tenta de le convaincre, s'efforça de trouver les mots qu'il fallait, le conjura de ne pas se lier avec d'aussi abominables forbans, lui disant en détails avec de minutieuses précisions ce qu'elle avait appris à leur sujet et de leurs sinistres exploits.
Il la laissait parler, l'écoutait ironiquement avec des hochements de têtes approbateurs et Aicha vit bien dans ses yeux que tout ce qu'elle pouvait dire ne servirait à rien.
Aicha regarda encore partir un homme. Abdel d'un jour, mort dans la mémoire de papier des hommes, Marcel de quelques mois, héros d'une guerre d'Algérie qui n'était pas la sienne, Ain que les blindés ont écrasé après lui avoir vomi la ferraille de l'enfer au travers du corps, Hamed tombé en soudant la tôle d'un bateau sur lequel il ne naviguerait jamais, Médjoun quitté parce que l'alcool lui montait à la tête, Omar, qui ce matin rejoindra un puissant chef musulman, partira demain en mission au Levant pour rencontrer, il l'a dit, il en est fier, la famille Boudalah, qui depuis quelques mois fait trembler la France entière.
Nous sommes dans le vent de l'Histoire disait-il hier soir, dans le lit, au lieu de l'aimer. Et de parler des Phéniciens qui ont inventé la monnaie, alors comment ne pas se sentir plus mercantiles que les Américains, et des Égyptiens qui ont trouvé le secret des grains de blé, alors comment ne pas se sentir mieux nourris que les peuples dont les chefs discutent du prix des pommes de terre, des betteraves et des artichauts, et des Babyloniens qui ont su travailler l'or et l'argent, les émaux et les rubis, alors comment ne pas rire de ceux qui achètent aujourd'hui les verroteries dont on faisait cadeaux hier aux rois nègres pour enlever en esclavage les hommes les plus puissants, les filles les plus belles, et des Arabes, architectes, astronomes, mathématiciens qui ont instruit les peuples vulgaires, alors comment s'étonner des gadgets japonais, et des...
Aicha s'est endormie.
Pourquoi ne peut-on retenir les hommes, pourquoi les hommes nous quittent-ils un jour. Quelle douceur du monde ne savons nous leur apporter, quel mystère plus grand que nous vont-ils chercher ailleurs ?
Aïcha regarde son corps dans le miroir de la triste cuisine de cet appartement français. Que fait-elle là ?
Oh ! C'est bien arrangé. Et les voisins ne sont pas méchants. Mais ils ne sont pas gentils non plus. Qui sont les voisins ? y a-t-il des voisins? Elle va s'asseoir sur le canapé qu'on avait transporté si difficilement depuis Atlas, mais garanti deux ans. Sa jupe noire, serrée remonte sur son genou. Omar trouvait toujours ses jupes trop courtes, et pas assez noires. Elle contemple le genou rond qui apparaît, elle se lève doucement, retourne vers le miroir. Elle ouvre son corsage, dévoile la lisière d'un soutien-gorge noir et le gonflement de seins encore fermes.
Aicha à cinquante ans, est une belle femme... mais il n'y a qu'elle qui le sait et cette beauté n'a servi à rien. Un fils dont on ne saura jamais rien, un autre aujourd'hui émigré en Allemagne, dont on n'a plus de nouvelles depuis cinq ans, et des hommes qui sont passés pour aller mourir, mourir... mourir pour le Dieu tout-puissant de la Création et Mahomet est son prophète.
Le malheur est sur ma tête, qui n'ai jamais cru que la foi aidait à vivre... tant d'années où il me semble que la foi mène inlassablement à la mort.
Quelques hommes de bonne volonté ne pourraient-ils convaincre d'autres que le paradis du ciel, assurément merveilleux, ne le serait pas moins si déjà, il y avait un peu de paradis sur terre.
Qu'ont-ils laissé, Ain et Hamed et que laissent derrière eux, au nom d'Allah, les frères qui meurent fusil à la main, et les autres, sont-ils moins frères, que l'on torture, que l'on emprisonne, que l'on bombarde? Et ces roumis que l'on enlève ? Quel paradis est donc réservé à notre race parce que des familles blanches pleurent un père, un frère, un fils ?
Aïcha se rappelle que fini le voile, finie la polygamie, finies les corvées eau, bois et tout le reste, demain la fortune... c'était il y a trente ans, et De Gaulle est venu et Ben Bella est venu et De Gaulle est mort et Ben Bella est allé en prison, et les hommes ont remplacé les hommes et les femmes sont toujours de corvée, et le voile imposé par ces illuminés, ces fanatiques, ces imbéciles qui font que demain, il n'y aura même plus de trace dans l'Histoire, de la race des Berbères. La technologie du XXI" siècle se forge chez de curieux petits êtres jaunes, à l'autre côté de la Terre. L'océan Pacifique - sacré soit son nom, est le berceau du paradis de demain. Ceux qui seront là-bas regarderont-ils encore, des fenêtres de leurs villas océaniques, les soubresauts d'un monde blanc, juif, catholique, musulman, qui n'en finit pas de mourir d'un cancer impitoyable: l'illusion d'être supérieur.
Nous sommes entrés dans des temps furieux où l'universel a remplacé le village mais où les villageois d'Europe, du Moyen-Orient et d'Afrique aussi sont les animaux d'un vaste jardin zoologique, sorte de gigantesque Thoirry que visiteront dans quelque futur les tours operators de Sidney, de Djakarta, de Shanghai, de Lima, de Seattle.
Aicha pleure. Il y a un ressort qui est cassé. Il était pourtant garanti, deux ans, le fauteuil acheté avec le sofa, une table basse, un lampadaire, un cadeau merveilleux, calculatrice et bic en parfait chromé, sans oublier le buffet campagnard. Comment peut-on penser à aller se tuer alors qu'il y a même des gens qui vous offrent des buffets campagnards gratuits ?
Aïcha pleure sur son corps qui n'a ému que des passants. Aïcha pleure sur l'Algérie qui est de l'autre côté de la mer, plus loin que Marseille.
Aïcha pleure.
Et si je le disais aux Français ? Et si on l'empêchait de quitter le pays, il serait là ce soir, Omar.
Aicha pleure, elle sait bien qu'Omar ne sera plus jamais là.
Aicha pleure, il n'y a pas de place pour un amoureux dans le cœur de la musulmane.
Il y a les frères. Les FRERES. Il y a les pères. Les pères.
Il y a les fils. Les fils ?
Il y avait le Chef de Willaya, il y avait le capitaine de peloton, il y avait le... et encore le... et le... Aicha pleure
Au coup de sonnette, Zobida est entrée.
- Tu as entendu la nouvelle, dit-elle, les Américains ont bombardé Tripoli.
Aicha pleure.
*
**
A Alger, la nouvelle n'a étonné personne. Depuis quelques jours, des bâtiments de guerre et des navires marchands soviétiques, qui d'habitude, relâchent en Libye sont venus dans les ports algériens.
De mystérieux appels en code ont traversé les ondes. D'El Goléa à Bordj Omar Driss, des troupes ont fait mouvement. De Bir Pistor à Hassi ln Hakeoued des spécialistes de l'infanterie du désert ont pris rapidement place. A Illizi, on a acheminé des hélicos de combat.
Face aux six cents mille kilomètres carrés du Fezzan, une garde sévère est instituée.
En Algérie, on a peur de Kadhafi et on se méfie des Américains. On n'est pas certain qu'ils ne sont que des tigres de papier. En Algérie, l'image de l'Américain, ce n'est pas seulement Mister Peanuts et des filles aux jambes nues et aux fesses rondes qui dansent devant le char de l'état, c'est aussi Charles Bronson et les missiles Croise.
L'Algérie doit composer avec le régime de Tripoli, il y a des relations interraciales, religieuses, le souvenir de la lutte commune qui a commencé quand les imbéciles ont joué les chevaliers du désert. Un grand match, avec beaucoup d'obus. Rommel et Montgomery étaient beaux à voir, comme les cavaliers de l'Apocalypse; le match est fini; sur le terrain déserté, il n'y a plus que les anciens spectateurs qui se demandent pourquoi le match a eu lieu. A la mi-temps, on a poussé les couillons dehors. On en rit encore dans Alger, mais à Tripoli, un homme est venu, des sables du désert, dit-il lui-même, ayant un complexe de persécution, et la crainte horrible de ne plus avoir de dollars. L'or qui depuis des siècles était nécessaire pour acheter des objets aux caravaniers marchands n'est plus nécessaire. Allah est grand et Mahomet est son prophète et les compagnies pétrolières occidentales ont ouvert les portes de l'immense supermarché du Monde. A un faux calcul près, on achetait même la caissière. A Tripoli est venu un homme du désert, dit-il, avec dans les yeux le soleil qui éblouit tant qu'il cache le devenir du pays. D'ailleurs, qu'importe le pays une fois son dirigeant mort ? Quelque sens qu'ait le mot pouvoir, Kadhafi regarde autour de lui les noms oubliés de Farouk et Nasser, de Fayçal et de Palhévi et plus loin, bien qu'il y en ait qui ont tremblé de l'entendre, Staline et Mao.
Kadhafi a compris le pouvoir de l'argent. Il n'a rien su en faire, il en est même devenu vassal. Comprenant ce qui est à la fois une haine et une gloire, des âmes manichéennes le poussent vers sa gloire qui ne peut être que sa mort. La certitude aveugle d'être dans son droit qui sanctifie d'avance toute action, tout attentat, toute perfidie, les tendances au délire de puissance et de gloriole, son mépris de tout ce qui ne semble pas avoir les mêmes idées et motivations que lui, cet inextricable mélange de foi en un Dieu qu'on vient de réinventer pour les besoins du jour lui donne cette conviction morale surnaturelle qui en fait le chef terrible, aimé et haï, le guide de ceux du peuple qui ne savent pas qu'Allah existe aussi ailleurs.
Mais Kadhafi ne s'est pas frotté assez à l'homme blanc et en connaît mal les réactions, il reste manipulable et manipulé. Pour cela aujourd'hui, Kadhafi a peur.
La tête enturbanée, devant ses enfants blessés, c'est un coyote rageur.
Tandis que le siècle marche, que Russes et Américains déposent dans l'espace interstellaire les preuves du savoir de l'homme, Aicha qui est allée à l'école des Français voudrait n'être pas musulmane. Elle voudrait être Russe ou Américaine, elle n'a pas de préférence. Elle voudrait seulement être à l'abri de ceux qui croient qu'il y a des dieux, à l'abri de ceux qui la voudraient en tchador, à l'abri de ceux qui ne croyant plus aux dieux ne savent plus en qui croire et sont devenus poltrons, lâches, couards, si peureux qu'ils restent justiciables, quarante ans après un génocide démentiel, aussi vulnérables qu'autrefois de par la petite fêlure du cortex d'un seul individu qui par les hasards idiots du suffrage universel ou de la conquête militaire se trouverait être chef d'État, voire seulement de bande.
Parce qu'aujourd'hui, Aicha habite ce pays merveilleux, qui après avoir porté le fer et le feu aux quatre coins de la planète pendant cinq siècles, tremble devant une bande de gangsters télévisuels, car que sont-ils d'autres, ces Boudhala, que des coupe-jarrets que toutes les époques virent pendre.
